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Avec Scanreigh

vendredi 15 novembre 2013, par Armand Dupuy

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On s’installe, avec certains artistes, dans une forme de compagnonnage sans trop savoir ce qui préside à l’échange ni ce qui l’entretient. Pourtant, il faut avouer que rien ne prédisposait à cela avec Scanreigh. J’ai d’abord découvert des reproductions de ses dessins dans un livre de Joël Vernet (Totems de sable, Fata Morgana), acheté chez un bouquiniste sur les quais de Saône. Sans vraiment pouvoir l’expliquer, j’avais éprouvé une sorte de malaise face aux dessins. Puis, en croisant régulièrement le triptyque qui ornait l’un des murs du hall d’entrée de la bibliothèque de la Part dieu, à Lyon, en me renseignant également sur internet à propos du travail de l’artiste, la méfiance première s’est transformée en rejet massif. C’était trop. Un univers délié, complexe, foisonnant et coloré. L’art de Scanreigh se situait à l’opposé de ce qui m’intéressait et m’attirait à cette époque.

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Mais, face à toute œuvre qui me repousse ou m’inspire une forme de méfiance, je me méfie d’abord de moi-même. Ces sentiments, à l’évidence, autant qu’une adhésion pleine et immédiate, indiquent à n’en pas douter que quelque chose passe dans la relation aux tableaux. Même si les ruminations l’ont sans doute passablement déformée, j’aime reprendre cette phrase de Bernard Noël : « ce qu’on voit face à une peinture n’est que notre propre contact avec elle ». Bernard Noël explique encore que « la couleur ne colore pas seulement des surfaces, elle les révèle en colorant le trajet des yeux vers elle ». Ce qui se joue, c’est donc le trajet. C’est la façon d’être relié. C’est ce lien qui est mis en tension et - c’était le cas en découvrant le travail de Scanreigh - cela se joue d’abord sans moi. Face aux dessins de Scanreigh, j’étais comme exclu de cette tension car incapable d’en saisir la nature. Je ne percevais aucun de sens à cette force. Pour déjouer la frustration, je me suis donc documenté. J’avais besoin de confirmer les raisons pour lequel ce travail me repoussait. J’ai donc abondament lu au sujet de l’artiste et de son travail. Je me rappelle un livre acheté à la librairie A plus d’un titre. C’était un bref essai d’Hervé Bauer, paru chez Michel Chomarat, qui s’intitule L’image devient hantée. C’était peut-être le premier livre lu au sujet de Scanreigh. Je ne sais plus vraiment.

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Pendant cette période de recherche, je me suis surpris à parcourir des site marchands pour dénicher des estampes, dessins ou livres d’artistes abordables. Je ne sais plus exactement comment cela s’est passé mais j’ai finalement décidé de contacter l’artiste, quelques années plus tard. Nous avions alors convenu que je passerai le voir chez lui, à Nîmes, au mois de juillet. C’était en 2009. Nous avions visité son exposition « Un tour autour du rond » au musée des beaux arts de Nîmes. Et, comme c’est souvent le cas avec les œuvres qui me rebutent trop vite, et parfois pendant plusieurs années, l’œuvre de Scanreigh m’est devenue chère et familière. Elle ranime aujourd’hui des figures intimes. Elle accompagne la pensée dans certaines de ces manifestations les plus paradoxales. La peinture de Scanreigh parle à ma propre étrangeté. Ecrire avec ou à propos du travail de Scanreigh est sans doute une manière de me réapproprier ces premières sensations un peu confuses.
Mais travailler en compagnie d’un peintre, c’est aussi accepter de se laisser déplacer, de se laisser accompagner là où nous ne sommes pas complètement. Le premier texte consacré à Scanreigh, rédigé en grande partie dans le TGV du retour Nîmes-Lyon, après lui avoir rendu visite, concernait ce déplacement : « Et soudain, c’est comme si nous faisions face à notre dos ». On peut lire le texte complet paru dans la collection Portfolio de publie.net.

Depuis, les échanges se sont multipliés. Plusieurs livres pauvres ont été réalisés pour la collection dirigée par Daniel Leuwers. Cinq Fireboox ont également été publiées aux éditions Voix par Richard Meier (Et le reste en mars 2010, Azimuts / coffret de 4 boîtes en novembre 2010). Scanreigh a gravé et imprimés trois placards avec des bribes de textes.
Scanreigh a également réalisé les dessins d’un livre manuscrit, L’obscurité travailleuse, réalisé pour le Salon du livre d’artiste Histoires de Livres, à Bruxelles, en juin 2013. Par ailleurs, est reproduit ci-dessous le texte écrit pour la plaquette d’une exposition à la Chapelle des Jésuites de Nîmes (mars-avril 2011). Ce texte avait été conçu, dans sa première version, comme une « fantaisie » en écho à une photo parue sur le blog de l’artiste.

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Pieds bleus, grandes bâches.

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Scanreigh a les pieds bleus comme un orage, une orange, un organe et je ne sais quoi de mieux. C’est ce qu’on pourrait voir ou croire, ou même se dire sans le croire et simplement noter la pensée comme elle pousse et passe. L’image fugace – deux pieds bleus qui mordent – donne un point de départ. D’ailleurs, c’est ainsi que Scanreigh fonctionne. Il s’empare d’une image à la volée, puis la presse, l’agace, l’étire et lui tire enfin les vers du nez. Par la répétition, il chatouille ses lignes et l’excède dans son propre rire. C’est une sorte de joyeuse torture à laquelle il se livre. Il pousse l’image si loin d’elle-même qu’elle s’avale dans un grand hoquet et, ce qui était radicalement extérieur – un corps étranger tiré d’une pub, d’une photo de mode ou d’un tableau de maître – par je ne sais quel tour, pivote en figure intime. Par mimétisme, on pourrait s’emparer d’un détail insignifiant et l’utiliser comme levier pour détacher de la masse ce qu’on cherche. On pourrait l’encercler par un flot de parole continu, le lessiver, le répéter jusqu’à l’acharnement, jusqu’à le noyer dans le discours et le faire reparaître, à force de concrétion puis d’érosion, chargé d’une histoire qui le dépasse. Mais il faudra se faire une raison... La méthode n’est pas recette. On ne dira rien tel que Scanreigh peint, dessine ou grave, parce qu’on devrait le faire de tout ce qui fait pied de nez dans la langue à la langue elle-même. On ne l’aura donc pas dit, mais cela vient tout seul : Scanreigh travaille comme un pied, même deux ! C’est qu’il se meut, s’émeut – l’émotion le déplace, elle est un pied parmi d’autres – il marche de têtes en bêches – ses bâches ressemblent à d’immenses Twister[ Twister est un jeu de société édité par MB Jeux.]] dont il faudrait faire l’expérience. Il faudrait s’y confondre, c’est-à-dire participer à l’ensemble en défiant nos articulations. Scanreigh chevauche becs ou membres coupés, s’endort au bout d’un cil trop courbé, mais jamais, jamais on ne l’attrape entier.

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Un jour, il se pourrait, si cela n’est pas déjà fait, qu’à force de contorsions le peintre s’oublie dans un tableau. Après tout, ces grandes bâches déroulées devant nous sont des espaces habitables : «  la peinture est la maison des yeux [1] » notait Bernard Noël. Mais celle de Scanreigh est sans nulle doute plus vaste et vorace demeure. En y passant les yeux, deux yeux bleus comme deux pieds, on s’aperçoit soi-même foulant les couleurs qui font le bord d’un abîme. Il faut peu de temps d’ailleurs, alors qu’on déambule dans l’inquiétude de déséquilibres successifs, pour que la maison nous habite à son tour. Ces vastes peintures sont à la fois le dedans et le dehors. Elles forment la «  plaque sensible  [2] » qui reçoit la frappe des deux mondes. Mais, si ces surfaces nous habitent, elles nous habillent aussi, nous enveloppent et nous tiennent serré. C’est en cela, peut-être, que Bruno Duborgel [3] a vu bouger certaines peintures de Scanreigh comme tablier dans le vent. Il a vu s’avancer la femme de Pietraperzia refaite et multipliée, marchant sur des mains tordues de rire et la bouche démesurée. Il a vu le tablier cousu de pièces hétéroclites se posant, voile épaisse, sur l’œil distrait. On pourrait, au passage, se demander ce qu’il s’oblige à remailler sans trêve, Scanreigh, à l’instar de la sicilienne têtue, alors qu’il met le monde à sac à la première occasion. Mais c’est là son affaire – « En quoi ça vous regarde sa machine ? [4] » demandait Françoise Biver – et nous ne l’y accompagnerons pas. Si nous avons à respecter la part d’ombre de tout travail, avouons surtout que l’origine des circonvolutions de l’artiste nous reste aveugle. Et bien que la méthode ne soit pas recette, c’est acquis, il faut s’en tenir à la dynamique du faire – la présente série de l’été 2010 donne à voir des préparatifs – et prendre sa leçon. Il suffit, sans doute, de se laisser capter par le flux qui n’est pas la source d’énergie, qui n’est pas l’obscur moteur de la chose, mais l’énergie même, déployée et déployante. En montrant ce travail, Scanreigh nous rapproche donc de nos pieds. Il nous éveille d’abord à ce que signifie marcher. Le pied marcheur et tentaculaire devient lampe salutaire, il dissipe une forme d’obscurité par l’exploration. Enfin, tout chez Scanreigh est attentif et sensible au moche, à la maladresse, à la part accidentée de vivre et de penser, à tout ce qu’Eric Michaud nomme « Le grimaçant des choses [5] ». Dire de Scanreigh qu’il peint comme un pied, c’est donc simplement rappeler qu’il ne repousse jamais ce qui vient. Voilà, Scanreigh peint sans refuser. Notre chance est là.

février 2011

Notes

[1Bernard Noël, Les yeux dans la couleur, POL, 2004

[2Antoine Emaz, Lichen Lichen, Réhaut, 2003

[3Bruno Duborgel, Papiers Épiphaniques, Éditions Comp’Act, 1988

[4Françoise Biver, Hybrides en catimini, in Scanreigh … Et autres dessins, La Mule de Cristal, 2006

[5Eric Michaud, Le grimaçant des choses, Michel Chomarat, 1990

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