Accueil > Aaron Clarke > Notes d’atelier > Avril & mai 2014 | Que ça tienne à peu de choses

Avril & mai 2014 | Que ça tienne à peu de choses

dimanche 25 mai 2014, par Armand Dupuy

JPEG - 249.6 ko

Retour à l’atelier après une longue période sans envie.
Reprise d’anciens petits tableaux. Pousser plus loin pour voir, mais somme toute assez peu d’énergie. Brouiller les « bêtes » trop nettes et recouvrir de noir quelques toiles un peu trop colorées qui me déplaisent. Quelque chose d’autre tourne en tête, avec lequel je tourne en rond - mais quoi ? Le reste ailleurs, dans les textes.

*

Surtout monter pour regarder, tourner, tirer des livres.

*

Peint assez vite – avec une idée précise de ce que je voulais – les papiers destinés à Æncrages & co, pour accompagner les tirages de tête du livre de Franck Doyen. Saisir une forme dans sa venue. C’est ce que j’aimerais avoir atteint. Je voulais également quelque chose qui s’allume faiblement par en dessous. J’espérais qu’en de minuscules endroits l’image fasse sa propre lumière. Lumière faible, fragile, ténue. Que ça tienne à peu de choses.

JPEG - 79.6 ko

Le texte de Franck est fort et rêche – il est question d’usure, d’une sorte d’agonie lente. Mais il y passe un grand vent. C’est une traversée presque hallucinée des paysages. Si l’on ne s’en tient qu’à la première partie du texte (16 brefs poèmes), on relève un riche champ lexical qui évoque cette traversée : orties, ravin, branches, troncs, racines, tourbe, terrier, arbre, roche, terre, champs, graviers, sentiers, herbe, pierres, brindilles, campagne, vent, combe, brouillard, neige, collines, pente, chemins, glaciers, eaux, garrigues, mare, boue. Que l’on peut mettre en regard des adjectifs qui qualifient ces paysages et évoquent la lutte, l’empêchement : raté, épineux, tordues, lourd, percées, fumants, âpres, gelées, obscures, profondes, humides, désertes,...

Mais Franck note :

«  toute parcelle de lumière
de campagne
tombe en vous

devancer le seuil
guetter la mort et défaillir
hurler pisser
vomir pissenlits et racines
par tous les trous

vous ouvrez
jusqu’à vos bras
vos yeux
 »

Et j’ai voulu, ce peu de lumière de campagne qui monte de l’obscurité.

Même si les premières peintures proposées à Æncrages & co étaient en noir et chair, avec l’idée de loger les plis du corps, les gerçures, les engelures dans le livre, et pour éviter le vert qui me semblait faire un écho trop convenu au texte, je suis finalement très heureux de ce choix. Le vert devient , d’une certaine façon, cette « parcelle de lumière » des paysages tombée dans le corps.

*

JPEG - 170.2 ko

Insatisfait par les notes éparpillées dans ces pages concernant le travail de Jérémy Liron. J’ai tenté, ces deux derniers mois, après deux visites à son atelier provisoire de Bellecour, de rassembler les idées et les impressions dans ce que j’envisageais comme une synthèse. Mais c’est devenu quelque chose de complexe, d’extrêmement ramifié. D’autres figures se mettent à pivoter avec, à tourner autour. La synthèse devient dérive.
Difficile d’avoir les idées claires et de trouver des bords nets à propos d’une « œuvre » qui touche fort.
Si elle touche, questionne, c’est qu’elle atteint les zones les plus confuses en soi-même, c’est qu’elle y conduit, qu’elle y trempe. Encore du travail d’ajustement sur ce texte qui a pris des proportions que je n’imaginais pas.

*

Échange de courriers avec BN, concernant Opalka. Lisant l’une de ses lettres, de très vieilles images que j’avais oubliées refont surface. Dans l’enfance, une nuit de fièvre, je n’arrivais pas à dormir. J’étais descendu au salon, j’avais allumé la télévision pour passer le temps, attendre le matin, sans même la regarder. Une voix étrangement grave m’avait relevé la tête. C’était celle d’un homme qui nommait des nombres, dans une autre langue, pendant qu’il les traçait de la pointe de son pinceau, en blanc. J’avais été fasciné et surtout bousculé. C’était un peintre qui ne faisait pas ce que faisaient les peintres tels que je les avais toujours imaginés, tels que je les avais observé dans les Lagarde et Michard de ma mère. Peindre la suite des nombre semblait donné à chacun, alors que je m’émerveillais jusqu’alors des prouesses des impressionnistes ou d’une reproduction de L’étoile de Degas lors des visites chez mes grands-parents. La prouesse, ici, se trouvait dans le sacrifice, dans l’austérité du travail et dans sa rigueur. J’avais été marqué par ces images, cette voix grave, cette tête. Marqué par cet homme que je venais de découvrir - Opalka - qui s’était donné sa propre mort comme seule fin (« la mort comme un outil » disait-il) puis j’avais tout oublié, presque aussitôt. Je n’y avais plus jamais pensé jusqu’à cette lettre de BN - alors même que j’avais lu l’an dernier son Roman d’un être. Je n’ai d’abord pas essayé de chercher trace de ce documentaire sur le net. Je préférais garder les quelques bribes fortes qui me restaient, pour m’éviter d’être déçu, peut-être. Puis j’ai finalement cédé ce matin. J’ai retrouvé des images d’un reportage de 1994 (ci-jointes) dans les archives de l’INA. Mais j’avais alors 15 ans. Je ne trouve aucun reportage antérieur et j’ai pourtant l’impression d’avoir reçu ces images vraiment plus jeune, et j’avais par ailleurs souvenir qu’elles étaient filmées en noir et blanc (?)

*

JPEG - 557.4 ko

Quand j’ai commencé à peindre, timidement, vers 20 ans, je m’étais dit – mais j’avais oublié ces images d’Opalka – qu’il faudrait en venir à travailler inlassablement sur une seule toile, une toile « inachevable », qui s’épaissirait, à force de superpositions, et l’idée me reprend. Pour pouvoir finir ce qu’on entreprend, encore faut-il s’être fixé un but, quelque chose à atteindre, or, n’ayant jamais eu de but – ou plutôt n’ayant que l’idée vague d’un objectif dérobé, fuyant, dont je ne savais pas prononcer le nom (peut-être s’agit-il simplement d’une attente de l’ordre de l’amour et de la reconnaissance), je n’avais rien à finir, juste à errer, juste à poursuivre cette « quête ». Je n’étais intéressé par aucun sujet qu’il me faudrait impérieusement porter sur la toile, aucun problème de peinture ne m’intéressait vraiment. C’était simplement déposer de la couleur, triturer une matière, y glisser, avec l’espoir que quelque chose finirait par apparaitre, à force d’acharnement.
Alors, je pensais à d’une toile qu’il faudrait reprendre tous les matins. Reprendre patiemment, par ajouts progressifs, superpositions plus ou moins épaisses. Je me disais qu’après plusieurs mois, ou quelques années même, il faudrait y venir frapper à grands coups de pioche, dans l’épaisseur, comme le faisait Philippe Cognée, il y a longtemps, pour faire reparaître des couches oubliées, pour décrocher des mottes de couleurs qui feraient alors des signes de temps. Piocher, poncer, détruire, recommencer. Cette toile serait une sorte de mémoire – une mémoire et son échec, puisqu’elle serait passive, simple archivage de couches muettes. Ou alors ne pas céder à l’impatience du voir, laisser la pioche, s’en tenir au pinceau. Ne pas déroger. Continuer d’épaissir jusqu’au bout, se donner cette ligne. Et que d’autres, plus tard, à la limite, débitent cette toile en fines tranches pour ramener sur le plan l’épaisseur du temps. Le dessin d’une vie ne serait plus que l’apparition de lignes faites par le dépôt patient des couleurs, les unes sur les autres.
Ce ne serait plus le temps linéaire d’Opalka, avec ses failles - il craignait, venant à bout d’une toile, que la mort le surprenne avant qu’il ait pu entamer la suivante. Les nombres avaient toutefois le mérite de lui épargner le doute concernant les séances de travail à venir. Tout était fixé. Il n’y avait qu’à avancer.

Ce qui m’intéressait dans l’idée de ce support unique, c’était aussi de renoncer à la séduction des « réussites » puisqu’elles seraient recouvertes, de ne pas se laisser ronger les échecs non plus, puisqu’ils seraient également recouverts : ne faire que travailler, essayer, laisser disparaître. C’était se mettre à l’épreuve. Je me dis parfois que ce serait le seul remède à l’insatisfaction profonde qui finit toujours par revenir. Je m’attèlerais peut-être à ce projet, un de ces jours.

*

Répondre à cet article