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Décembre 2013 | On tente de franchir par l’accumulation...

mardi 24 décembre 2013, par Armand Dupuy

Deux petites toiles. Rien de très stimulant. C’est simplement fait.
Grande lumière, fonte. Sur le toit, la neige devenue glace, lentement glisse et tombe. Regarder ça. Il faudrait cette même lenteur précise. Trouver quelque chose comme ça dans chaque geste.

Retrouvé les notes de Bernard Noël regardant Zao Wou-Ki travailler : «  Maintenant, fait-il en se relevant, ça travaille tout seul... je regarde : les parties les plus noires ne bougent pas, les autres, les humides, s’auréolent, évoluent, avancent, débordent... au fond dit Wou-ki, c’est très simple... »

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En train de relire Les yeux dans la couleur. Étonnant de découvrir combien j’ai été marqué par ce livre sans l’avoir senti à l’époque. Il y avait eu quelques fulgurances, quelques phrases qui m’étaient restées, bien sûr, et que j’ai ressassées, mais je crois que, depuis près de 10 ans, j’ai vraiment promené l’ensemble du pavé.

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Repris ce matin trois petites toiles qui me semblaient trop propres et lisses. Collé des bandes de tissus bleu, des fils, sali les étendues blanches. Un peu de lumière avec ce bleu, une tension différente. D’autres petites toiles carrées, tissu bleu de nouveau, recyclage de vieux papiers. Déposer sur un même plan des temps différents.

Retourné voir à la médiathèque les céramiques d’Anne Verdier. Très sensible aux petits agglomérat, aux tessons fondus, aux matières coulantes mais figées. Les grandes pièces me semblent plus confuses, moins denses. J’aime ce qui se dégage des cubes.

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Récent article de Jean-Marc concernant sa pratique compulsive de la photographie.

« Je serais tenté de reprendre à mon compte la citation de Man Ray en l’adaptant à ma pratique de l’écriture. Je photographie ce que je ne désire pas écrire, et j’écris ce que je ne peux pas photographier. Peut-être le lien est-il là, nulle part ailleurs. Ou peut-être qu’il n’y en a pas. Mais je crois que oui, dans la photographie, je tente de faire passer tout ce qui peut passer sans mots. Tout ce qui peut se passer de mots. ».

Et parce qu’on transpose toujours à sa propre pratique,... Ce que je peins n’est pas ce que je ne souhaite pas écrire. Ce que je peins me semble inaccessible par le langage. Même si ce n’est jamais tout à fait étranger à ce qui tente de s’écrire, il m’est impossible de l’énoncer. La seule possibilité, c’est le suintement. Ces notes, peut-être, font une couche poreuse où ça pourrait passer, de manière diffuse. Mais pas plus. Pas besoin de plus d’ailleurs.

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On tente de franchir par l’accumulation. Mais quoi ?

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Nouvelle visite à l’atelier de Marcel Reynaud. Il quitte les lieux, me laisse seul. Une heure et demi à marcher, tourner autour des toiles immenses, noter, observer, photographier.
L’évidence, une nouvelle fois, que peindre ne m’est pas désir de peindre, mais besoin de voir. Face à un travail qui me secoue fortement, aucun besoin de peindre, aucune tension vers ce geste – ce geste pour voir ?
La peinture des autres m’a longtemps suffit. D’où de longue périodes sans.

Pourquoi insisteraujourd’hui, alors même qu’à l’atelier le travail des autres est plus présents que moi-même ?

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Cette idée du geste pour voir, du geste de la main particulièrement. Interaction forte de l’œil et de la main. Lointaine expérience de la main qui passe devant les yeux, sans doute. Se découvrir soi-même à distance. Creusement de l’espace, décollement de soi-même. Puis voir la main saisir les objets. Peut-être qu’assister à cette saisie a forgé le regard. Avec les yeux, prendre comme avec la main. Prendre et creuser. Il y a ce désir là et son impossibilité. Son échec. On se tient dans cet échec, dans cette fatigue - on reste dans l’errance. Mais c’est finalement le seul endroit acceptable. Le seul espace d’honnêteté face à soi-même.

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Message de Jean-Claude Terrier : « On ne tient rien que ce qui, dans le style, échappe. Déficience qui se renverse, sans prendre garde, dans l’excédante du style.Une surabondance qui ne se donne que dans dans le manque, dans le creux qui l’appelle. Pas de triomphe. »

Incapable de mieux dire.

On monte parfois à l’atelier en sachant qu’il ne faudrait pas. On monte quand même. On prépare une toile, écœuré par les odeurs. On pose quelques couleurs, on regarde. Abattement.

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Une photo que je regarde depuis plusieurs jours. Le christ en étain qui a rejoint l’atelier. Il était à l’origine fixé dans une niche au fond du jardin. Il est passé dans les bureaux provisoires successifs.Il a perdu puis retrouvé un bras. Photo prise dans la grande chambre, à l’étage de la « petite maison », avant les travaux. Il faudrait peindre quelque chose comme ça, mais je répugne à travailler à partir de photos. J’en suis même incapable. La photo suffit d’ailleurs. Mais rejoindre quelque chose que je vis déjà, regardant cette photo : l’espace délabré, cette profondeur, cette présence au bord. Mais le vivre avec la main dans les yeux. Encore cette histoire d’œil et de main : se voir saisir quelque chose dans l’espace bien creusé.

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Ludovic Degroote dans le premier numéro de L’Atelier Contemporain (été 2013) : « on travaille du côté du manque : possible que le manque soit ce qui est là à quoi on n’a pas accès ; d’où le travail avec les peintres ; ce n’est pas parce qu’on ne parvient pas à écrire qu’il n’y a pas de manque : ça fait simplement un double manque. »

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Insister parce que voir ne peut avoir lieu sans le geste. Voir avec les yeux n’est pas suffisant. On a toujours cette impression, alors qu’on regarde, que quelque chose se dérobe. Ou l’impression, voyant quelque chose qui interpelle, qu’on est sur le point de voir le pourquoi de cet appel, mais rien ne se révèle. On reste pendu dans cette attente. Alors il faudrait toucher. Comme pour suturer cette brèche, ce maque. L’idée de cette proximité du voir et du toucher n’est pas nouvelle : on touche avec les yeux. encore une fois, il faudrait pouvoir prendre avec les yeux. Les yeux souffrent d’une sorte de syndrome du membre fantôme.

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Depuis deux mois, presque donné aucune peinture. J’y pensais hier soir en me couchant. D’une certaine façon, je trouve ça inquiétant ou « mauvais signe ». J’ai toujours détruit ou donné. Tendance à accumuler et à me satisfaire de cette accumulation. Suspect.

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Retour à cette photo d’un angle de la grande pièce. Essayé quelques peintures à partir de ça. Mais ces approches sont surtout de l’ordre de l’empêchement. impossible de le dire autrement. Je ne sais trop comment expliquer cette impression. Il s’agissait d’avancer vers ce que je pensais voir, mais avancer surtout vers ce que je ne parvenais pas à voir en le voyant. Parce que l’enjeu est là : que donne à voir cette photo de ce que je ne vois pas ? C’est là, proche, mais inaccessible. Un pan de mémoire ou quelque chose d’autre qu’il m’est impossible de décrocher. Le geste n’y peut rien non plus, il faut aller buter contre et entendre comment ça résonne.

Très fortes rencontres, toujours, avec ces objets qui requièrent le « manque à voir ».

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Vu sur Facebook plusieurs images de peintures d’Anne Slacik. Des peintures à partir de la Nature morte aux trois crânes de Cézanne. Très forte série de 10 petites toiles de 35x27 cm chacune. J’y reviens plusieurs fois dans la journée. Je sens que ça provoque quelque chose. Ça le provoque en mots. Avec l’idée d’un texte qui pourrait s’intituler « trois crânes déplacés ». C’est ce qui est toujours intriguant dans ce travail à partir de. Cet éloignement progressif. Une approche par l’éloignement. Je ne sais trop comment le dire. Un déplacement, en tout cas. Trois crânes déplacés de leur réalité vers le papier par Cézanne. Déplacés une seconde fois par Anne Slacik du papier de Cézanne vers d’autres toiles et d’autres couleurs. C’est cette migration de l’objet à travers les yeux, puis dans les couleur et dans les phrases qui m’intrigue (puisqu’on déplace une troisième fois ces crânes en parlant d’eux). Au final, il ne restera sans doute pas grand chose des crânes de Cézanne. Mais il faut peut-être cette boucle pour trouver ce qu’ils avaient à livrer. Ou peut-être pas. Mais cette boucle existe... pourquoi ? Il y a là, de toute façon, ce qu’on perd de la vérité de ces crânes, inévitablement, mais ce qu’on trouve aussi, lâchant ce qu’ils étaient, et ce qui revient dans la figure.
Je pense notamment à Nicolas, à Kigali, qui me disait récemment que les deux crânes peints que je lui avait envoyés étaient encore devant lui. Et ces lignes que je retrouve :

« Dehors ce sont les fosses communes. On peut descendre, je ne veux pas, on m’y invite. Fémurs, crânes en tas. Ça sent l’humidité, quelque part c’est l’enfance qui frappe. Des crânes sont fracassés, le geste du garde ne me permet pas d’hésiter sur la signification du mot qu’il emploie : umuhoro.

Il y a aussi un livre d’or. Je le feuillette, le gardien me l’interdit sauf si je veux écrire quelque chose. Écrire quoi ? Il n’y a que honte et lorsque je tente de la confier à une dame, sans doute rescapée : « si tu as fini, tu peux partir ». Arrivent 4×4 et touristes. Le gardien se charge de la visite guidée, on photographie. La dame ajoute : « il y a beaucoup de curiosité ».

Comment écrire avec ? »

C’est précisément ça. Quelque chose se presse en mots au bord des lèvres, mais comment écrire avec ? Impossible de le faire sans prendre en compte ces piles de crâne-là (pensée aussi vers un autre tableau de Cézanne, Pyramide de crânes, dans laquelle il empile les crânes comme des pommes). On ne peut pas ignorer ces crânes. Alors, noter quelque chose de plus ou simplement se taire, garder ces impressions. On verra. Cette seule tension pour le moment.

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Monter simplement pour la lumière. Ranger les derniers livres. Classer quelques papiers, mettre à jour les courriers. Fermer les colis en retard. Les choses se jouent davantage dans le langage ces derniers jours : plaisir d’être à l’atelier pour rien.

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Racheté Ce que nous voyons, ce qui nous regarde. Déjà lu ou parcouru au début des années 2000, peut-être, en entrant à l’université. De quoi se tenir calme quelques jours :

« L’acte de voir n’est pas l’acte d’une machine à percevoir le réel en tant que composé d’évidences tautologiques. L’acte de donner à voir n’est pas l’acte de donner des évidences visibles à des paires d’yeux qui se saisissent unilatéralement du »don visuel« pour s’en satisfaire unilatéralement. Donner à voir, c’est toujours inquiéter le voir, dans son acte, dans son sujet. » (p.51)

Très sensible à cette idée - à ce vécu plutôt- du voir inquiété. Pensée vers les « images inquiètes » de Jérémy. Cette obscurité qui les gagne, qui creuse la distance avec elle. Et par là-même qui leur donne une étrange proximité.

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Plus loin chez Didi-Huberman, encore cette question de l’impossibilité de voir vraiment, de se saisir de ce qu’on voit, et ce vertige d’être toujours tenu à distance, tout ce qui « restera sous l’autorité du lointain, qui ne se montre là que pour se montrer distant » (p.104) Soi-même pris par cette impossibilité de se voir en entier.

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Cette impression d’être à distance de ce qu’on voit, c’est-à-dire incapable de le voir pleinement, avec l’envie d’aller taper sa tête dessus pour faire sonner sa vérité - celle de l’objet et la notre en même temps - est sans doute liée à ce que je relevais dans les notes concernant la peinture de Julie Torres, il y a quelques temps :

« Il est fort probable qu’avant toute chose nous ayons été vert, jaune, rouge ou bleu. Ce qui entrait par nos yeux qui n’étaient pas encore nos yeux – il a fallu attendre d’être capable de concevoir ces globes et de les nommer pour qu’ils existent – c’était pleinement nous-même. Avec un peu de temps, chaque chose s’est détachée de la masse pour prendre place en sa singularité. Le monde est ses couleurs sont devenus notre récipient. Nous avons appris à nous y verser sans trop d’agrippement, presque paisiblement. Puis le regard à trouvé ses balises, découvrant par la même occasion leur inévitable caractère labile, leurs fluctuations. Les êtres et les objets ne sont jamais tout à fait fiables ni présents, jamais tout à fait identiques à eux-même. Il faut alors deviner de quoi ils sont faits, et s’acharner à percer leur mystère. C’est en cette quête que le regard s’est forgé, puis la pensée, ruminant dans la distance qui s’opérait entre ce que l’on était (ce que l’on pensait être) et ce que l’on devenait. »

Nous sommes incapable de voir ; nous avons été arrachés à nous-même. C’est quelque chose de nos yeux qu’il manque.

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Revenir une nouvelle fois à cette question des notes. A l’aspect égocentrique de cette activité, puisqu’on m’y renvoie. Je ne crois pas que se regarder / observer ses mouvements / s’écouter parler comme sur un divan soit un problème, on n’a pas vraiment le choix d’ailleurs. Ce qui est compliqué, c’est le rapport qu’on entretient avec cette auto-observation. Toujours entre fascination et dégoût. Pour se préserver de ces deux extrêmes ne se satisfaire ni de ce qui fascine ni de ce qui dégoûte. Dire qu’on se dégoûte tout à fait est une astuce trop facile pour se déculpabiliser du rester. Je pense avoir assez fonctionné ainsi pour y revenir. Les amis aident aussi.

3 Messages

  • Décembre 2013 | On tente de franchir par l’accumulation... Le 26 décembre 2013 à 14:35, par Jean-Marc

    Ce qui est compliqué, c’est le rapport qu’on entretient avec cette auto-observation. Toujours entre fascination et dégoût. Pour se préserver de ces deux extrêmes ne se satisfaire ni de ce qui fascine ni de ce qui dégoûte.

    D’accord sur le fond, mais pas sûr du tout que fascination et dégoût soient antinomiques. Ce qui me fait dire que si fascination il y a (et c’est indéniable), ce qui lui répond à l’autre bout n’est pas du dégoût, mais bien autre chose, dont je vois bien la forme qu’il prend, mais que je ne saurais définir autrement que par sens du ridicule. Bref, de la lucidité, tout simplement.

    Sur un autre point récurrent dans toutes tes notes, et parce qu’on a aussi commencé cet échange ailleurs, je te réponds dans une note sur mon site. Et aussi parce que je me disais qu’il était fort dommage que le monde entier (sic) n’en profite pas. Hahaha !!! ^^

    Bises l’ami ;)

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    • Décembre 2013 | On tente de franchir par l’accumulation... Le 26 décembre 2013 à 20:15, par Armand Dupuy

      Ce que tu appelles « sens du ridicule », pour moi, c’est ce qui se balade entre les deux, entre « fascination » et « dégoût ». On peut sentir ça à différents niveaux : dans le plaisir et dans le déplaisir, la déception. Mais fort heureusement, pour répondre à ce que tu notes sur ton site, tout ne se fait pas dans le déplaisir. On insisterait pas de telle façon s’il n’existait pas un plaisir simple de faire, de patauger - et quelque chose qui d’une certaine façon appelle. quelque chose qui aurait le pouvoir de nous élever. C’est ça qui rend un peu têtu. Et le mot « dégoût » peut-être bien écrit trop vite... parce que c’est sans doute plus complexe que ça. Te répondrai par mail de façon plus complète après une brève pause. N’en déplaise au monde entier :-)

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      • Décembre 2013 | On tente de franchir par l’accumulation... Le 27 décembre 2013 à 07:36, par Jean-Marc

        Tiens, c’est marrant, ça : j’ai répondu à ton commentaire sur mon site sans avoir lu ta réponse au mien ici-même, et j’y dis en substance des choses assez proches.
        Après moult réponses aux commentaires de notes en écho à des notes inspirées par des mails, serions-nous finalement, sur le fond, d’accord ? ;-)

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