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Emilien Chesnot | autre le rêve (extraits)

mercredi 13 mai 2015, par Armand Dupuy

dans le rêve qui demeure rêvé, sans jamais prendre corps ni couleur, le regard ralentit jusqu’à devenir immobile : il retourne et vérifie le réel, devenu égal à se le figurer


il y a cela dans la mémoire qui fait chair du vécu, qui fait du présent une épaisseur sans fond, et je considère comme certain que le rêve né de cette mémoire ne peut nous quitter sans se perdre


dans le rêve d’alors, je suis ramené successivement avec et sans mon enveloppe dans les lieux qui, trop peu nombreux, ont fait mon identité : tour à tour incarné et fantôme, je suis dans le plein espace de ma tête comme un œil au milieu du monde, flottant au gré du vent et voyant ce qui s’impose à lui


reste le même désir de perdre l’existence dans un dédale de têtes, toutes distinctes les unes des autres, toutes au nombre de deux


supposer qu’il y a réel, et que celui-ci est en fait une demande de réel, c’est approcher le mouvement profond de l’esprit qui le contient : par là je viens toucher le rapport entre le mouvement intérieur et le bougé du monde qui s’y accorde


aux pulsions que le rêve renferme et projette à une infinie distance en nous-mêmes, nous apportons la plus faible attention, il devient ainsi possible de dériver loin de notre centre, lentement, en décrivant des cercles de plus en plus lâches et de plus en plus irréguliers au tracé


ici, nulle surface ne vient s’asseoir en profondeur - et le corps pendant lequel je dors n’est que la manifestation la plus matérielle de ce que peut être un corps


d’un long trait blanc, on rassemble les deux côtés d’une idée mal jointe


on tient à peu de chair, un amalgame de mots et de matière qui gîte dans les lézardes d’un très lent affaissement vers l’avant ; on se tait ; on reste debout, malgré l’impossibilité de tenir, dans le rêve qui en tête devient indifférent à son incohérence


liaisons distendues, menaçantes dans leur lâcheté, liaisons qui se multiplient et forment dans la tête, quand on n’y pense pas, un réseau dont chaque élément est libre relativement à un autre


ainsi le passé ne me revient qu’inventé, par le passé je crois à l’avènement d’une vie nouvelle, sans cesse devancée par ce qu’il aura fallu traverser pour en arriver à son invention


ce qu’on a oublié, on l’a oublié depuis toujours


dans le rêve, le noir nous rappelle que nous avons oublié de garder le corps opaque à toute intrusion de la pensée


ce n’est pas que nous sommes en train de vieillir, c’est que la proportion entre passé, présent et avenir se modifie sans cesse - ou alors, on vieillit sans rien devoir au temps


ce qui dans le sommeil nous accueille en premier n’est pas le rêve, mais un état d’inconscience où se délite toute l’idée qu’on se faisait du sommeil avant d’y parvenir - en cela, cela seul, le sommeil est semblable à la mort


ici l’on voit que la tête fonctionne comme une chambre faiblement éclairée, dont la seule lumière provient de la persistance d’images que nous reconnaissons sans savoir où nous les avons fabriquées, en quels temps, en quels lieux, sans savoir même si nous en sommes les créateurs


d’aussi loin que je sois pensé, ou rêvé, je n’en cesse pas moins de vivre : par contre les blancs dont je fais l’expérience sont peut-être dus au fait même que je sois pensé, rêvé, c’est-à-dire présent (au degré logique) dans une autre sphère que la mienne


ainsi l’infini me sépare de mon image : je n’ai pas de prise sur elle, il m’est seulement possible de cesser d’exister où je suis - commencer à vivre implique de savoir qu’on ne se détruira nulle part ailleurs qu’en nous-mêmes


c’est que la matière dont la réalité est faite forme quelque chose comme un axe, dont le rêve recoupe le chaos en même temps qu’il s’ordonne autour de lui et l’affronte

***

On peut également lire Emilien Chesnot chez Mathieu Brosseau ou Jean-Marc Undriener.

1 Message

  • Emilien Chesnot | autre le rêve (extraits) Le 20 mai 2015 à 21:24, par Jean-Marc Undriener

    ce n’est pas que nous sommes en train de vieillir, c’est que la proportion entre passé, présent et avenir se modifie sans cesse - ou alors, on vieillit sans rien devoir au temps

    Oui, définitivement.
    Fort texte.
    Ce jeune poète ne cesse de me surprendre.
    Définitivement, oui.

    (La bise, camarade)

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