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Eric Coisel | Polaroids impossibles

mercredi 27 mai 2015, par Armand Dupuy

« Je suis ce que je vois est vrai seulement au moment où je vois vraiment »

Alexandre Hollan, Je suis ce que je vois, Notes sur la peinture et le dessin, Le temps qu’il fait.


«  il n’est plus du tout assuré que nous puissions nous reposer sur une
distinction entre « le monde » et « nous », entre quelque chose devant ou autour de
nous et nous-mêmes comme « sujets » de cet objet. Peut-être n’y a-t-il plus lieu
de parler de nous « dans » le monde comme d’un contenu et d’un contenant,
mais devons-nous comprendre l’existence à la fois unique et non unifiée,
universelle et multiverselle, de tout ensemble. »

Aurélien Barrau & Jean-Luc Nancy, Dans quels mondes vivons-nous ?, préambule, Galilée

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Il y a ce qui se tient là, devant moi, tout autour – ce peut être la glycine, son frémissement qui sucre l’air ou le linge sur le tancarville, ce peut être le clocher par la fenêtre ou le mur ou l’enfant qui passe ou n’importe quoi. Il y a tout cela – sans cesse différent, sans cesse renouvelé mais fidèle à lui-même, à travers les jours – et ce que j’en vois. Si je prends volontiers ce que je vois pour ce qu’il y a, l’un n’est pourtant pas l’autre. Que je me laisse aller à cette approximation n’est toutefois pas étonnant puisque la constitution progressive d’un regard est le fruit d’une série de malentendus et d’ajustements. Nos premières perceptions du monde et de nous-même reposent probablement sur une confusion fondamentale et même constitutive. Il y eut une époque où chacun d’entre nous aurait pu dire, s’il l’avait pu, parce qu’il n’était pas encore sujet à proprement parler mais tout embourbé dans ses perceptions naissantes : «  je suis ce que je vois ». Les peintres et les photographes semblent n’avoir jamais tout à fait renoncé à cette lointaine illusion de plénitude et ne cessent de l’actualiser, de la laisser sourdre dans leurs travaux. Il ne font pas ce qu’il font pour montrer, mais pour voir... donc pour être : « Quand je ne peins pas, j’ai l’impression que je n’existe plus [1] » confiait Pierre Soulages. Alexandre Hollan, quant à lui, fait de cette prime confusion être/voir le titre de ses carnets de notes. Mais il nous a fallu, pour devenir, renouveler notre rapport à ce qui est, nous détacher progressivement du fond brouillé dans lequel nous existions, nous détourner des seules figures bienveillantes penchées sur nos yeux, pour devenir quelqu’un, une pensée chevillée dans un corps, et ne pas rester simple présence diffuse, vaporeuse, logée dans les visages et les objets environnants. Il nous a fallu faire cet effort de différenciation, de tri. Il nous a fallu délimiter le soi, le non-soi, définir un dedans, un dehors. Cette scission, peut-être, est au cœur de ce qui nous fonde. Et ce que nous scrutons désormais, ce que nous voyons devant nous, et tout autour, qui n’est plus nous-même mais que nous appelons « monde » , reste à jamais inatteignable, aussi proche et distant que nous le sommes de nous-même.

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Qui prête sérieusement attention à son regard apercevra donc son empêchement. Parce que regarder c’est toujours, dans le même mouvement, voir et ne pas voir. Il existe un refus, une butée, un aveuglement dans le regard qui manque systématiquement ce qu’il touche. Le regard est l’écart entre ce qu’il y a et ce que nous voyons. Il porte et radote cette déchirure : je vois ce que je regarde, je ne le suis pas – ou plus . Nous ne sommes donc jamais pleinement. Nous sommes des êtres d’incomplétude et notre manque-à-voir n’a d’égal que son corollaire : notre manque-à-être. Souvent je pense au tableau de Caravage, à L’incrédulité de Saint-Thomas, dans lequel on peut observer le Saint qui, les yeux écarquillés, comme s’ils n’était pas assez grands pour embrasser les lèvres de l’étroite plaie sur le flanc du Christ, fourre son index épais dans l’orifice. On sait que, n’ayant pas assisté à la première apparition de Jésus aux apôtres, après sa mise au tombeau, il refuse de croire à sa résurrection : « Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point. » annonce-t-il. Mais quand Jésus se présente à lui, huit jours plus tard, lui apparaissant tel qu’il était apparu aux autres apôtres, alors que toutes portes se trouvaient closes, à sa seule vue peut-on supposer, puisque lorsque Jésus l’invite à passer sa main dans son flanc, Thomas lui répond aussitôt “Mon Seigneur et mon Dieu !”, sans vérifier les plaies, sans poser ses doigts nulle part, Thomas croît. Jésus dira : « Parce que tu m’as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n’ont pas vu, et qui ont cru ! » Il y a donc celles et ceux qui croient sans toucher ni voir, parce qu’ils ont la foi – on dit même qu’ils ne croient pas... mais qu’ils savent. Puis il y a les autres, celles et ceux qui ne croient pas même à ce qu’ils voient, qui voudraient toucher, passer leurs mains pour dissiper le doute, mais qui ne savent pas ce qu’ils leur faudrait atteindre pour que soit comblée leur insatisfaction. Sans doute suis-je de ceux là, sans cesse à chercher ce doigt qui manque à ma vue. Ce doigt qui pourrait s’enfoncer dans chaque objet, le fouiller, le comprendre de l’intérieur, se lover dans sa substance. Ce doigt qui permettrait de croire enfin, de savoir et d’exister tout à fait. Et que Caravage choisisse de représenter Saint-Thomas passant son index dans la plaie, sur le flanc de Jésus, s’écartant ainsi du texte, n’est pas anodin. Caravage est peintre, et ce qu’il peint, peut-être, par le biais de la scène biblique, c’est aussi le portrait du peintre toujours à buter sur les apparences qui ne le satisfont pas, cherchant à en pénétrer le mystère jusqu’à l’acharnement. Et ce doigt mental, ce doigt des yeux lui faisant défaut, qui pénétrerait enfin le réel, se reporte dans celui de Saint-Thomas touchant le plus haut mystère.

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Alors que nous étions enfants – nous avions entre 5 et 10 ans – , mes parents nous avaient laissé entre les mains, avec mes frères, un appareil polaroid – probablement de ceux de la gamme supercolor qui furent fabriqués après les années 80. Et nous attendions, lors de chaque prise, avec impatience et fascination, le moment de l’apparition. Souvent c’était l’un nos visages, parce que l’un prenait l’autre, comme s’il nous fallait vérifier notre présence, s’assurer de la permanence de nos visages et des lieux qui nous entouraient. Comme si nous n’étions jamais tout à fait sûrs que tout cela existe vraiment. Et peut-être espérions-nous qu’autre chose que ce que nous avions cru « prendre » apparaîtrait sur l’image. L’opération relevait de la magie. La photo sortait de sa fente et laissait progressivement apparaître les contours de ce qui s’était tenu devant l’appareil. Il se dégageait du fond laiteux, semblaient s’avancer lentement vers la surface, comme s’il était d’un autre temps, à cause des couleurs qui semblaient toujours déjà ternies. Finalement, je suppose que nous n’attendions rien d’autre que ce moment de l’apparition : quelque chose se formait qu’on ne distinguait pas, qui n’était « rien encore tout déjà [2] ». Et cet état « en devenir » de la chose, valait davantage que l’image arrêtée, fixée dans son exactitude décevante. C’était une présence étrange, sur le point d’apparaître, qui, au moment même où l’on pensait enfin l’apercevoir, semblait s’être retirée de l’objet photographié. Nous étions toujours passablement déçus.

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Les « Polaroids impossibles » d’Eric Coisel viennent peut-être éclairer cette déception d’enfant, longtemps restée sans nom ni raison – ou tout au moins ils me la rappellent. Ils témoignent de notre échec à former les images telles qu’on les attend, de notre incapacité à les doter de cette présence qui nous habite mais nous échappe définitivement. Dans notre regard, l’apparition semble toujours sur le point d’avoir lieu, elle est un mélange d’attente, de désir, mais se perd dans l’objet regardé. C’est ce qui nous échappait, sur la terrasse, alors que nous attendions, avec mes frères, qu’advienne l’image, sous le grand pin parasol. Nous ne savions rien des sortilèges qui gouvernaient notre regard. Nous pensions voir ce que nous voyions, et rien ne semblait plus naturel que cette évidence tautologique. Or, les polaroids d’Eric Coisel nous donnent à voir quelque chose qui n’est ni visible – puisqu’il reste insaisissable, indéterminé, tout à fait innommable – ni invisible – puisqu’il est incontestable qu’il se trouve bien devant nous et qu’il produit un certain effet dans nos yeux. L’image supposée est couverte d’une substance laiteuse qui rappelle la surface encore vierge – mais déjà au travail – du papier, lorsqu’il s’extrayait de la fente horizontale de l’appareil robuste. Ces images ne montrent pas : elles font. La différence est de taille. Elles font cette parcelle du monde qui réside dans nos yeux. Elles suscitent – ou ressuscitent – l’apparition, celle de cet entre deux, durant lequel la chimie du polaroid opérait. Elles unifient, dans le regard, voir et son impossibilité.

Ce que je vois, là, devant moi, est un empêchement. J’assiste à cet empêchement. J’assiste à mon regard empêché. Et, de nouveau, pour un instant, je suis ce que je vois.

Notes

[2Jacques Dupin

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