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Florence Dussuyer | Longtemps, je me suis couchée de bonne heure...

mardi 21 avril 2015, par Armand Dupuy

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Si chaque tableau de la série «  Longtemps, je me suis couchée de bonne heure...  » procède d’un principe identique et relativement simple – il s’agit de femmes seules, alitées, endormies ou dans l’attente lascive, le repos – et si l’on peut sans difficulté s’en tenir à ce principe, prendre plaisir à contempler le jeu subtil des couleurs, des motifs, goûter la paix que dégage chacune des toiles, on est toujours plus sensible, c’est sans doute maladif, à ce qui nous met en chute qu’à ce qui nous apaise. Le regard – au cœur même des apparences tranquilles, parce qu’elles souffrent de n’avoir aucun derrière – enregistre confusément les tensions, les points de rupture, les inquiétudes ou les paradoxes. Alors, on déplace ses yeux vers la phrase. On les dépose pour qu’ils infusent patiemment leurs pelotes serrées dans le langage. On objectera qu’à travers ce glissement du voir muet au dire bavard, le regard finit par ne faire qu’un récit de ses propres circonstances ou de ses plis, mais qu’importe. On ne peut parler de peinture sans aborder au désir de voir et d’être vu qui s’y noue. Le regard se raconte aux tableaux, pendant qu’ils s’y versent, cherche les nœuds coulants du récit mutuel qu’ils se font. C’est un face-à-face. Et pourquoi ne pas commencer par ce « racontage » et l’assumer, puisque Florence Dussuyer, en donnant ce titre à sa série de tableaux, qui est l’incipit du roman Du côté de chez Swann de Marcel Proust, semble vouloir, de prime abord, inscrire son travail dans une dynamique narrative ? Chaque tableau de la série, par ailleurs, est doté d’un titre-prénom qui, on le suppose, est celui de la belle endormie qui s’y trouve : Armelle, Mathilde, Claudia, Eléna, Marlène, Rose-Marie ou Albertine. Ainsi, on approche les tableaux, cette double amorce narrative en tête. Celle de l’incipit de Proust, d’une part, qui laisse supposer le poids d’une journée dont on pourrait se faire le récit, depuis sa propre fatigue, les yeux perdus dans le papier peint des murs. Celle de ces femmes, d’autre part, qui sont non seulement sujets des tableaux, mais peut-être encore personnages au seuil d’une histoire. Ce pourrait être l’histoire de femmes sur le point de se laisser raconter, elles-mêmes, par la rêverie qui les saisit. On remarque assez vite, pourtant, malgré la potentialité narrative qui s’ouvre à nous, que la présence de ces femmes est particulièrement ténue. Alors que, classiquement, dans les représentations d’endormies, l’abandon est prétexte au dévoilement du corps, à la nudité – il ne reste à voir, dans les tableaux de Florence Dussuyer, que la peau diaphane d’une épaule, d’un bras, d’une main perdue, d’une cuisse plus rarement. Les corps sont enfouis sous les draps ou les édredons. Et les visages – qui sont lieu d’affleurement, dont la peau « reste la plus nue, la plus dénuée [1] » écrivait Emmanuel Levinas – ne sont jamais pleinement visibles. Aussi, là où le langage semble vouloir intensifier la présence en nommant, la composition, au contraire, travaille à l’amortir : soit ces femmes se tournent à l’opposé du regard, soit leur figure est enfouie dans le creux de l’épaule ou dans le pli du coude, avec ce genre de geste nonchalant qu’on retrouve chez certains nus de Degas. Leur singularité nous reste inaccessible. Ce qu’on aperçoit de chacune d’elles ne révèle aucun caractère qui permette de la distinguer des autres. Mais si leur pleine présence nous est refusée, ces femmes s’absentent également à elles-mêmes, puisqu’elles dorment ou sont en train de s’endormir. Le sommeil a déjà mangé leurs visages. Elles ne sont plus que présences vacillantes. Il n’est d’ailleurs pas sans intérêt de relire les quelques phrases qui suivent l’incipit du roman de Proust. Elles évoquent précisément le point de bascule, entre l’état de vieille et le sommeil, auquel les tableaux semblent faire allusion : « Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ». Les perceptions internes et externes se brouillent, se télescopent, et l’on devient parfois ce que l’on voyait, l’on devient ses propres pensées, ses souvenirs. Proust évoque notamment les livres sur lesquels on s’endort : «  il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. » – l’on devient sa propre inquiétude, sa propre étrangeté.

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Les femmes de Florence Dussuyer, à vrai dire, semblent flotter dans les motifs imprimés des tissus de leurs couches – draps, couettes, édredons, oreillers – ou de leurs propres tenues. Une grande attention est portée à ces motifs des tissus – souvent quatre à cinq différents selon les tableaux. À travers l’histoire de l’art, on peut observer, à toute les époques ou presque, une fascination pour les tissus, leurs motifs et leurs façons d’épouser les corps, de choir, de plisser. D’abord, sans doute, parce que leur traitement demandait une prouesse de la part du peintre. Ils sont la démonstration de son savoir-faire. Les motifs rythment aussi la composition, la dynamisent, mais ils sont encore et surtout des objets de signification, de distinction. Ils indiquent un rang, une fonction, une époque. Ils semblent donc plus prégnants, parfois, que la représentation du sujet lui-même. Pour le spectateur, il était plus commode et plus immédiat de reconnaître des symboles ou des blasons que les traits d’un anonyme, si singuliers soient-ils. Et, de la même façon, bien que les motivations soient différentes, les motifs des tableaux de Florence Dussuyer semblent supplanter les figures, toujours sur le point de s’oublier en elles-mêmes. Le rapport qu’entretiennent les titres et sujets des tableaux trouble alors le regard et la pensée qui s’y arrêtent – d’autant plus que le processus de nomination, explique Florence Dussuyer, relève d’une impression d’ensemble. Le titre est ainsi condensation des impressions visuelles (l’harmonie des couleurs, l’ambiance de la composition) : « Elles ont toutes des prénoms, selon ce que je ressens sur le moment  ». On pourrait alors, de façon légitime, se demander ce qu’est le sujet des tableaux observés. Se demander également ce que désigne chaque titre-prénom : est-il le nom de la femme, celui des motifs qui la couvrent, ou même le nom d’une disparition ? Matisse avait déjà déplacé l’idée de sujet, avec le motif des papiers peints, des tissus de ses Odalisques (Odalisque à la culotte rouge, Odalisque au fauteuil noir), de La desserte rouge, ou même avec les détails de La blouse roumaine qui rythment et tiennent le regard, plus que ne le fait la figure, devenant presque anecdotique et secondaire. Mais Matisse ne disaient-il pas « Je ne peins pas les choses, je ne peins que le rapport entre les choses  [2] » ? C’est en effet dans ce lien, dans ce tissage que la force et l’équilibre des tableaux s’inventent. Si le motif fait vaciller la figure, son existence en lui, encore faut-il que cette dernière s’y trouve pour vaciller. Il n’existe aucune disparition si rien ni personne n’est là pour disparaître. C’est ainsi que, dans les tableaux de Florence Dussuyer, les tissus semblent sur le point d’avaler la figure, de la digérer. Mais la figure, paradoxalement, est portée au plus intense de sa présence par cet avalement qu’on recommence à chaque regard. Il faut noter, d’ailleurs, que l’élaboration des motifs et de la figure, ne relèvent pas d’un même traitement. Les premiers sont peints sans retenue, se déversent, sont faits de superpositions, de multiples reprises, d’effacements, d’un geste ample, libre, fluide. La figure, est plutôt l’endroit de l’hésitation, du tremblé, du tracé indécis. On regarde les motifs de Florence Dussuyer – fleurs, formes végétales, tâches, coulures ou stries – comme si l’on apercevait le sommeil en train de gagner et d’engourdir tout le corps hésitant de ses femmes. Comme si l’étoffe était la substance même du rêve. On croirait que ces femmes sécrètent ce qui les avale. Le récit potentiel qui s’ouvre et s’amorce par leur présence chute dans l’étoffe, et l’étoffe devient le récit de cet avalement. Ces femmes sont des tisseuses, à l’image de Pénélope qui, attendant le retour d’Ulysse fait puis défait son ouvrage. Mais elles finissent par se faire prendre à leur propre tissage, elles en deviennent l’un des fils, se tissent et se détissent elles-mêmes – s’y oubliant. Le sujet n’est donc pas la figure, n’est pas non plus l’arrangement de motifs qui la borde et l’accompagne. Ce qu’on voit là, c’est un rapport. Florence Dussuyer peint ce rapport. Il n’existe toutefois aucune correspondance entre les choses sans le regard qu’on y porte. Si Florence Dussuyer travaille ces motifs – avec un tel acharnement, une telle énergie – c’est qu’il ne s’agit pas de simplement mimer l’étoffe et ses mouvements, avec quelques couleurs, mais de faire une étoffe dans le regard. Ou plutôt de rendre au regard sa dimension d’étoffe. C’est-à-dire, plus que de le rappeler, de faire sentir de façon concrète qu’il est un tissage complexe, indémêlable.

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Le poète Jean-Luc Parent s’étonnait que le regard ne laisse aucune trace de son passage sur les objets regardés, contrairement aux semelles de nos chaussures dans la boue, à la coulée du pinceau sur la page, ou même à la traversée d’un escargot sur un petit pan de mur. Tout ou presque laisse son empreinte sur le monde mais, le regard, lui, ne le fait pas. Au regard comme au vent, insaisissables, il faut, pour être vus, des draps qui sèchent, des chemises, des torchons qui en épousent la forme – ou disons l’informe poussée. Il faut des matériaux malléables au contact desquels ils se révèlent. C’est le fameux moment décrit par Proust : quelqu’un devient ce qu’il perçoit, comme le vent devient, pour un instant, le voile qu’il soulève et gonfle. Et, d’une certaine façon, le peintre fait un vent semblable dans la couleur. Il n’est pas à dire que le regard se renseigne systématiquement de lui-même par ce qu’il scrute mais, certains objets, certains matériaux se soumettent davantage à ses processus et les appellent. La peinture en est un. Parce qu’un peintre, on peut le supposer, ne regarde pas son tableau comme il observe un tube de peinture ou ses pinceaux. Et le spectateur n’approche pas les tableaux comme il tend la main vers sa tasse. L’un et l’autre s’avancent vers un espace singulier. Ils y engagent leur regard, le mettent en question, le laissent à sa dérive, à son inquiétude, à son vent. On ne peint pas pour montrer, on le fait pour voir. Pour voir mieux. Parce qu’on bute sans cesse sur les objets qui se refusent à nous. On essaye de contourner les limites de son propre regard, de convoquer ses angles morts, ses trouées. Et ces points aveugles sont sans doute ce que nous partageons le mieux. C’est à partir d’eux que s’origine notre besoin de faire récit, ou de n’en rien faire, d’ailleurs. Parce que, si les tableaux de Florence Dussuyer ont le pouvoir d’ouvrir à ces nombreuses questions, à ce vertige infini qui nous hante, ils ont également celui de tout ravaler, de ramener nos yeux, de les rendre au plaisir simple de voir. À la douceur de l’étoffe, à la chaleur du sommeil, à des sensations qui font simplement du bien. C’est inestimable.

Notes

[1Emmanuel Levinas, Ethique et infini : dialogues avec Philippe Nemo. Paris, Fayard, 1982.

[2Henri Matisse, Écrits et propos sur l’art, éditions Hermann

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