Accueil > Armand Dupuy > Quartier libre > Georges Badin | Maintenant, trois traversées des lieux communs

Georges Badin | Maintenant, trois traversées des lieux communs

mardi 14 janvier 2014, par Armand Dupuy

A travers texte et peintures, Georges Badin arpente un lieu d’enfance, le lieu dit La Clapère, selon trois angles d’attaque : le regard de l’enfant, du poète et du peintre. Cette traversée des lieux communs - « lieux » au pluriel , sans doute, parce que La Clapère est un vivier, les expériences sensorielles semblent s’y multiplier - forme alors une sorte de triptyque dont les panneaux s’avalent mutuellement. Inclusion réciproque du regard de l’un dans l’autre. C’est ainsi l’enfant dans le peintre que nous entendons, ou le peintre dans le poète, ou l’inverse. Ou tout autre chose encore.

Accueillir ce texte et ces peintures sur Tessons, c’est rappeler l’estime que j’ai pour le travail de Georges. Pour son engagement radical dans la peinture. Il s’agit d’un travail qui est, à mes yeux, une véritable prise de risque : Georges, bien souvent, déjoue la séduction, se contentant de peindre à toute vitesse, sans égard pour le « spectateur » ni pour ce que ses peintures lâchées pourraient renvoyer de lui-même. Mais ne pas trop en dire. Aller vers les souvenir. Avancer vers la « fabrique » d’un regard.

*

JPEG - 435.4 ko
JPEG - 294.7 ko

Il quitte la route montante, atteignant le petit village toujours sans cloches, Las Illas, près de la frontière espagnole, envahi l’été de touristes.
Il emprunte le chemin de terre, passe à côté de ceps de vigne qui voisinent avec le bois de pins où il s’arrêtait souvent, assis sur les aiguilles ocre rouge, sur la terre répandues, dont la forme sera marine, l’huître simplifiée à l’extrême. Les troncs des arbres soutenaient comme un parasol de vert, il se disait que la mer et l’eau changeante allaient arriver jusque là. Il s’arrêtait devant la cave. Un jour la porte étant ouverte il y était entré, saisi tout de suite par la grandeur des cuves, l’odeur qui faisait un mélange d’aigre et de bois mouillé. Il se souvenait de deux petits dessins de Chagall, de 1929, où un homme avec ses jambes nues foulait le raisin de la cuve. Il continuait à gauche, c’était déjà la colline avec ses petits arbres et quelques rochers qui lui apparaissaient peu naturels : ils avaient sûrement été placés là par la main humaine pour faire une variation entre le vert et le gris. A sa droite c’était l’eau qui arrivait de la rivière et servait quelques mètres plus loin à l’arrosage du grand jardin potager. Il avait suivi cette descente de l’eau, son parcours devant la maison du fermier. Il s’étonnait que la terre ne la fasse pas disparaître. Non, ce n’était pas le cas. Il était maintenant au début du grand jardin faisant face à la maison à plusieurs étages. Il descendit une pente, passa derrière l’abreuvoir du cheval, était devant la porte d’entrée toujours fermée, face au parc.

JPEG - 219.6 ko
JPEG - 307 ko

Son pas est rapide. Arriver vite aux marches grâce auxquelles on entre dans la maison, s’y asseoir et désirer continuer pour atteindre le figuier sur la colline. Il passe à côté de la barrière de bois. A sa gauche, l’abreuvoir. L’eau coule sans arrêt. Le bruit est continu, cristallin et, après avoir contourné les très grands rochers comme autant de figures sculptées, il traverse le pont, ne s’attarde ni aux cailloux de la rivière ni à l’eau qui les franchit, c’est le petit chemin qu’il suivra jusqu’au figuier aux larges feuilles trouées comme autant de mains vous accordant des bienfaits. Le soleil invaincu et « invincible ». Du passé dans le premier adjectif, dans le second le présent qui est sur ses gardes et sain et sauf. Il se dit que le bleu qu’il a derrière lui, devant lui et sur lui, à l’outrance bienfaisante, l’emporte.

L’eau du bassin sans mouvements, sa limpidité donnaient à voir jusqu’au fond dont il doutait et, à l’aide d’un bâton qui se déformait dans cette eau, touchait le blanc du ciment, assis sur le rebord, il ne quittait pas des yeux cette eau dont il sait qu’il ne pourra jamais la faire tenir sur la toile. « La servante au grand cœur » arrivait avec un panier de linge sur la tête et l’eau du lavoir devenait blanche, écumeuse, sous le battoir en bois de Mimi, qui couvrait les bruits de l’eau.

A la recherche de mots. Or que peut-il leur arriver lorsqu’ils seront lus ou vus avec l’eau qui les porte ? La barrière de bois est ouverte et c’est vite que les marches en pierre sont les unes après les autres descendues. Au tournant la terre brune les remplace et il suffira d’aller un peu sur la gauche pour atteindre la fontaine blanche. Le bouchon est ôté du tube en fer et l’eau jaillit, transparente, comme si derrière elle se dessinaient avec netteté les branches du pin. Le champ de bambous, gardiens sans mouvements, et le gouffre l’arrêtent. Devant lui et sur l’eau des insectes plats au dessin semblable à des fils qui se lient avancent lentement par à coups.

JPEG - 230.6 ko

Autant de lieux traversés lentement du jour qui se lève jusqu’à l’assombrissement de la nuit, sans aucun plan de bataille, grâce à ce regard qui les ferait être préférés pour les couleurs toutes en nuances , avec ces entrecroisements de branches, de feuilles, de verts changeants, jusqu’à la rivière prête toujours à vous recevoir.
Il avait quitté le vert odorant, clair, de l’herbe, regardant maintenant au bord de l’eau les couleurs qui avaient une vie si brève qu’elles scintillaient en ajoutant à la voie première, jaune, de l’eau, quelques mètres plus loin, une descente obligatoire, sur les pierres façonnant la cascade. Plaisir de voir le corps couvert par l’eau, frôlant le sable et n’ayant pour tout repère que les lèvres entrouvertes qui donnaient du rouge en courbes à l’eau d’or. La ligne du corps, allongé sur le dos, sans ajouter un ton coloré à l’eau immobile. Il retrouverait sur les carnets nombreux ce tracé dont il voulait qu’il abrite une prise qui toujours lui échapperait, un principe d’éternité sans cesse dessiné pour que devant lui s’éloigne un horizon aléatoire.

« Connais le poids d’une palme / portant sa profusion » (Paul Valéry.) Dans le parc, près de la porte d’entrée en bois, trois palmiers et déjà les murs étaient faits de cordes, de l’un à l’autre, formant des carrés ou des rectangles auxquels il accrochera des palmes. La cabane était terminée, l’entrée ouverte en permanence et cette pièce en palmes serait son refuge.

La table pour le repas du soir était déjà mise : une nappe blanche, les assiettes, les verres et les couverts pour quatre et la lampe à pétrole donnait une lumière jaune, pas très entreprenante mais qui pouvait atteindre certaines feuilles faisant la voûte d’un vert perdu par la nuit, sombre, avec quelques lueurs de jaune passager. Tomber amoureux de la nuit, très circonscrite au-dessus des branches entremêlées, cachée par les feuilles nombreuses , mais était-ce suffisant pour qu’elle ne soit plus présente, pensée à tout moment dans une irruption pacifique et dans cette « docte ignorance » il ajouterait , qu’il soit peintre ou poète, l’adjectif irrémédiable, celui de « gouvernée », précieux à Char, et sur lequel le peintre s’interrogerait pour qu on dise : il n’a pas hésité à subvertir ce que d’ordinaire il acceptait comme une vision nécessaire.

« Je suis ma langue » écrit le poète Mahmoud Darwich.

Voir en ligne : Le site de Georges Badin

Répondre à cet article