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Janvier 2014 (2) | dans cette intensité faible

mercredi 29 janvier 2014, par Armand Dupuy

Voyant la grande toile de bêtes, Jérémy pense à Viallat, à Hantaï.
Quand on se met à multiplier une forme, qu’on le veuille ou non, difficile de ne pas avoir Viallat proche en tête – il fait partie du faisceau de pensées qu’on tisse avec et pendant, même s’il n’y a pas d’attrait particulier ni de fascination. Finissant la toile, quelque chose dans le papillonnement ou le bourdonnement peut aussi rappeler Hantaï. Peut-être.

Rien à répondre ici, simple constat – j’avais fait ces rapprochements. Mais il ne s’agit pas de faire du sous Viallat, du sous Hantaï.

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Ces bêtes reviennent de façon périodique. Cela dit, si certains n’avaient pas accordé quelque crédit à la forme – je pense surtout à Serge Ritman, au dire-bondir qu’il avait rédigé pour un très petit livre manuscrit. A son invitation,également, pour participer au n°4 de la revue Résonance Générale, avec quelques dessins – elle serait morte au fond d’un tiroir. Elle s’est mise à exister parce qu’elle s’est trouvée prise par le langage. Prise et portée par d’autres.

« nos animaux portent nos ombres et nous mourrons en vie / de poème ». (S. Ritman)

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Mais tout de même étrange de s’agripper à cette forme alors même que la plupart des amis – dont le regard compte de façon très nette pour moi – m’a dit ne pas y trouver grande présence (ce que je comprends facilement, comme je l’ai déjà noté) Je pense bien sûr à Marc, Marie-thé, Nicolas. Et d’autres qui n’en disent rien mais chez lesquels je suppose une réaction semblable.

Sans doute m’est-il nécessaire de travailler dans cette intensité faible, suite à des périodes plus « agitées ».

On pourrait, de façon sans doute un peu caricaturale, décrire une sorte de gradation descendante dans l’énergie disponible pour le travail à l’atelier :

- Période de haute intensité : travail rapide, abondant, débordant.

- Période de faible intensité : travail lent, répétitif.

- Période d’abandon. Plus envie de monter à l’atelier. A la limite pour y faire un peu de rangement ou pour chercher un livre. Besoin de lire, d’écrire, de travailler dehors, de me concentrer sur tout autre chose. (j’aborde actuellement cette période).

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Retombée – froid dans les combles. Un peu de neige qui ne tient pas. Deux petites toiles carrées, plutôt sales et confuses. Des bêtes encore, mais creusées dans la peinture, enfoncée dans une couche épaisse, de l’eau grise versée dans leur creux– pensées vers Serge.

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Retrouvé ces notes détachées (été 2012) :

Dans le TGV, lecture de livres et catalogues envoyés récemment par Serge Fauchier. De nombreuses pages me retiennent dans ses Écrits passagers. Elles rejoignent des questions qui se sont posées, un jour ou l’autre, et se posent encore, d’ailleurs, lors des tentatives de peindre. Ces tentatives pour trouver d’autres manières de réfléchir (c’est-à-dire trouver des supports où (se) voir / comprendre). Peindre m’est donc une façon d’accéder à d’autres niveaux de pensée, à d’autres strates. Une façon de ne pas rester dans le seul « échec » d’écrire... car les mots feraient volontiers prendre ce qu’ils sont pour ce qu’on pense. Ils semblent parfois figer le flux, ils n’en révèlent qu’un instantané qui n’a rien de commun, ou si peu, avec la poussée qui les engendre.
«  Mais il faut prélever dans tout cela ce qui est susceptible de prendre forme. Et la forme, c’est la grande question ! La forme est une interruption dans cette durée. La durée... le moment où quelque chose se décide à se figer pour... Pour je ne sais quoi, jouer le jeu ? Pour l’autre aussi, cet essentiel que la poursuite solitaire du travail tendrait à évacuer. » m’écrivait Serge Fauchier, justement, dans un récent courriel.

Mais pas d’illusion. Peindre fige autrement. Il faut faire avec cette sorte de « déperdition ».

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Dans les Écrits de Serge, je relève plus particulièrement ces phrases qui coïncident avec ce que j’avais vécu comme un bouleversement : « Est- ce que l’ombre était déjà bleue avant que Cézanne et Monet la peignent ainsi ? Depuis que l’ombre est bleue, il faut penser que quelque chose a changé dans notre vision. » Et c’est précisément ce changement dans notre vision qui affecte et fait basculer le monde (le nôtre). Enfant, je m’essayais à peindre des arbres sur le terrain pentu, toujours en friche, qui bordait la maison – et c’était calamiteux : j’avais en tête les reproductions trouvées dans les Lagarde et Michard de ma mère. J’ai passé mon enfance à la campagne et j’ai vu les arbres d’assez près, pour avoir passé des heures dans les cerisiers. J’ai côtoyé les peupliers, les bouleaux, les saules, les pins, les frênes, les chênes,... J’ai pourtant grandi dans un regard obstrué par un savoir rudimentaire et rassurant. A force de rater et d’enrager, j’ai fini par voir (j’avais écris comprendre, mais cette compréhension commence par la vue, dans une sorte de basculement – une « révélation ») qu’il fallait quitter la couleur-sue pour aller vers la seule couleur-perçue. Mais c’est un travail terriblement difficile de revenir à ses yeux. D’une certaine façon, d’ailleurs, ce sont plutôt les yeux qui se rappellent à nous, alors que nous ne faisons que scruter le voile du supposé su et que nous commençons à désespérer. Dans ce cas précis, pour moi, c’était lâcher le « marron » qu’on attribue au troncs, depuis toujours et par habitude, pour s’approcher vraiment d’une écorce et constater avec effroi qu’elle est parsemée de rose, de violet, de gris. Tachetée de noir, de vert. Et pire, il faudrait mettre chacun de ces noms de couleurs au pluriel car les violets proches qui la parcourent, selon les heures de la journée, ne sont jamais les mêmes. Lorsqu’on recule, ce grouillement de « petites couleurs » forme une autre couleur sans nom, plus grande, et qui n’a nul besoin de nom d’ailleurs. Je me rappelle que cette découverte, cet effroi, avait aussi été une forme de soulagement. Soulagement de n’être plus obligé de nommer, de façon claire et définitive, toute chose à tout prix. D’une certaine façon, se dégager ainsi du langage, à certains endroits tout au moins, m’avait un peu délié la main. Les ombres bleues de Cézanne, sans doute les avais-je vu, mais elles ne m’avaient été d’aucun secours. Encore aurait-il fallu quitter l’idée d’ombre et le savoir associé, pour s’apercevoir que c’était du bleu posé là plutôt qu’une ombre.

« Le ciel est toujours couleur du bleu contre / le bleu couleur du ciel » écrit Serge Fauchier.

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Reprise en main des notes de S.F. : Au revers de la couleur.
Sa peinture est un autre exemple de travail qui, en le découvrant, ne m’avait pas touché (j’avais déjà parlé de Scanreigh à ce sujet). Son approche me semblait terriblement formelle et rigide. Mais il faut lire Serge pour découvrir la pensée sensible dans laquelle s’enracine son travail. C’est tout simplement magnifique. Ne pas avoir peur de le dire aussi simplement.

« Biaiser, donner toute l’apparence de faire une chose tout en attendant qu’une autre vienne se produire à son revers. » (p.28)

« Écrire autour de la peinture, c’est à chaque fois redire la même chose avec des mots différents, en attendant de cette différence l’ouverture pour un autre commentaire susceptible d’approcher, de border au plus près ce qui s’échappe. » (p.47)

« Je peins ma relation même à la peinture, à la couleur, aux figures et à leur absence. » (p.53)

«  J’imagine l’arbre aux branches et racine mêlées, je m’attache souvent davantage à l’ombre qu’à la chose, je crois que le sens se presse là où rien ne laissait supposer qu’il puisse advenir » (p. 65)

« Ce que la peinture a pouvoir de rendre visible réside dans ce qui nous sépare du monde, cette brèche ouverte par la prise de conscience d’une impossible connivence avec lui. » (p. 80)

« Non pas un œil aux aguets et à l’attente, mais bien plutôt un œil léger, presque distrait afin de ne pas donner focale unique à son attention, ce qui le rendrait aveugle à ce qui ne saurait manquer de surgir d’impromptu ou d’aventure dans les bordures et les marges. » (p.99)

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En ouvrant l’ordinateur, au réveil, étonnement de trouver ma figure sur l’écran. C’est une peinture réalisée d’après une ancienne photo de profil utilisée sur Facebook. Une photo prise à Barcelone par Estelle, il y a deux ou trois ans. Le peintre est un dénommé Joachim Sputnik. Je fais quelques recherche et découvre qu’il s’agit d’un artiste suisse (Jonas Samuel Baumann). J. Sputnik est un pseudonyme lié à ce projet particulier : peindre des visages glanés parmi les photos de profil Facebook. Pour ce faire, il utilise une application qui désigne les visages à peindre, parmi ses contacts.

Voir sa figure vue par un autre est toujours un étrange privilège. Le plus étonnant, c’est que je trouve cette peinture plus proche de « moi » que la photo dont elle est tirée, sur laquelle je ne me reconnais pas tout à fait – alors même que JS ne me connaît pas, et que je ne connaissais pas JS avant ça. Assez troublant. Sa galerie de portraits compte près de 300 visages.

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Extrait d’une note de Jérémy concernant l’artiste Anthony Duranthon :

« Ainsi, passons-nous notre vie, depuis notre existence prénatale, à fabriquer, modifier et enrichir des images qui, à la manière de la célèbre allégorie platonicienne de la caverne finissent par former notre réalité même, tapissant puis feuilletant ce qui se définit alors comme notre monde. Comme si vivre alors n’était plus que regarder à un colossal album, « imager » ce qui nous entoure : fabriquer et manipuler, lire et regarder, mettre en relation des images. » Pensée vers ce que j’écrivais à propos de la peinture de Jérémy dans « L’évidence feuilletée d’un monde », en faisant notamment référence au passage de L’invention de Morel (Adolfo Bioy Casares) où la réplique d’une branche de cèdre, projetée par ladite invention, se décolle légèrement du paysage et de la branche réelle. C’est alors que le naufragé saisit la nature « virtuelle » des présences qu’il aperçoit partout sur l’île. Ce colossal album dont parle Jérémy a la particularité d’être lisible dans son épaisseur. Pour rester dans cette logique de feuillets, on pourrait penser au « bloc-note magique » de Freud, qu’il utilise pour formuler ses hypothèses concernant la fonction perceptive de l’appareil psychique : l’album se forme en creux, le feuillet récepteur reste toujours vierge. Aucune linéarité de lecture, mais des relations complexes. Un récit du monde qu’on se fabrique (et qui se fabrique aussi sans nous !) par ramifications, agglutinements, éclatements, télescopages, détours, retraits, oublis...

« On ne fait jamais, abordant une œuvre, qu’aborder à la question du regard que nous posons sur elle. C’est bien sûr entrevoir que chaque perception et intellection est singulière – sinon subjective du moins culturelle, qu’elle est une interprétation. Mais c’est aussi dire comme l’œuvre fabrique un regard. Un regard qui est une création du monde, affirmant à la manière de Wilde que « l’art précède la vie » ou que l’existence sensible des choses nous apparaît première par rapport à son essence. Un regard qui, émanant des œuvres elles-mêmes, se retourne enfin vers celui qui observe, nous disant comme elles nous concernent au sens fort du terme, nous cernent, nous définissent dans nos contours avec notre propre contribution. » (JL encore)

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Courrier de P.B. : «  Une puissante énergie vous pousse et vous porte. Ce que vous faites en témoigne ». J’aimerais y croire. Il conclut : « Ne desserrez ni les dents ni les poings. Continuez, vous avancez. Vous vous en rendrez compte après. » Voilà qui donne un peu de courage. Mais ça ne dure jamais bien longtemps – peu importe. On avance même sans courage, pas le choix : on est poussé. Envie de finir avec ça, pour le moment.

1 Message

  • [fond vert fonce]Alors[/fond blanc] je dis, je tente de dire, ce que je pense de ces toiles. Ce n’est qu’un rebond-d’après- vision furtive sur un écran ( et non pas les toiles réelles avec leur position réelles dans l’espace de l’atelier et leurs éloignements des yeux, toutes les possibilités avec ça, mais pas illimitées non plus). J’aime spontanément ce que font les gens que j’aime et tu en fais partie, même si « je ne m’y retrouve pas »... Mais le dois-je ? Rien n’est moins certain. Les mots m’attirent davantage que les images, sauf si elle soutiennent les mots dans la relation . Pourquoi mon regard décroche rapidement ? C’est d’abord le débordement de matière qui me gêne, une impression de lutte sur un espace qui ne peut la contenir et la laisse tomber sans égards. Une transe par tranches de gestes impétueux ou laborieux... Impression d’une catharsis plutôt qu’une construction, même chaotique ( ce qui se démantèle mais qui a été d’abord pensé arrimé à quelque chose de lisible, même vague, tronqué et transitoire). C’est beaucoup moins une question de couleurs, car en général, j’approuve tes choix. Et puis il y a la répétition, qui est un procédé courant en art, et qui n’a pas de raison de ne pas surenchérir. Cela me fait penser aux exercices scolaires de calligraphie qu’on imposait autrefois aux jeunes, afin qu’ils accèdent à la compétence suprême d’arriver à dessiner « exactement ce qu’ils voient », même s’il s’agit d’abord d’un modèle... C’est en forgeant qu’on devient forgeron... C’est en peignant que l’on devient peintre ? Probablement. Mais s’agit-il de cela ? Là, je ne vois ni modèle, ni formatage, il y a une énergie qui cherche à s’engouffrer dans une forme, et cette forme ne se laisse pas apprivoiser facilement, elle est ... animale. Alors je me dis qu’il faut attendre l’évolution du travail. J’ai chez moi quelques toiles que tu avais souvent voulu bazarder, estimant que cela correspondait à des périodes de ta vie qui pouvaient être archivées avec conviction. Nous avons partagé tes rejets avec Jackie PLAETOVET notamment, et je ne le regrette pas. Sans prétendre que c’était mieux que ce que tu peins aujourd’hui, j’imagine que tes motivations n’allaient pas dans la même direction et que c’est cet écart là qui va je l’espère se réduire au fil du temps. Ta technique picturale est en pleine révolution, le parti pris non figuratif est une option que tout créateur a envie de choisir un jour ou l’autre. Je pense, écrivant cela, à notre ami commun Winfried, qui a longtemps flirté avec des formes momies ou tauromachiques ouvertement sexuelles ( sans qu’il le sache ?). Je ne qualifierais pas de sexuelles tes toiles, mais pourtant...il y a de l’éjaculation là dedans, c’est manifeste... Cela serait peut-être moins difficile à accompagner du regard, s’il y avait quelques remontées de visages expressifs ou de silhouettes verbales ( dans leurs postures). Mais peut-être est-ce trop tôt encore pour toi ? Je ne suis pas pressée... Je sais que l’Atelier l’hiver, est moins attirant. Peut-être vas-tu te mettre à dessiner ou à écrire au coin du feu ? Tu remonteras les voir plus tard, les toiles animales... Si elles t’ont attendu aux mêmes places, cela sera le signe que tu peux continuer...

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