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Jean-Marc Brunet | Le toucher - l’inachevable

mercredi 15 janvier 2014, par Armand Dupuy

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Le travail mené par Jean-Marc Brunet forme aujourd’hui un ensemble cohérent et exigeant. On pourrait bien sûr se satisfaire de la seule présence de ses toiles, de l’ambiance diffuse qu’elles génèrent dès lors qu’on y prête attention. Pourtant, très vite, ce qui précède chaque tableau – c’est-à-dire la multitude de gestes accomplis qui l’ont tantôt patiemment, tantôt nerveusement constitué – s’oppose à la vue. Le trajet du regard vers chaque toile se trouve encombré par les gestes du peintre tels qu’on les imagine. On ne peut donc plus s’intéresser au travail de Jean-Marc Brunet sans interroger ce qui le fonde. Il n’est pourtant pas question de faire passer Jean-Marc Brunet pour un tenant de l’Action Painting, mais d’admettre que la gestuelle d’un peintre s’approchant du support, que cette sensualité singulière participe de façon pleine au sens de son œuvre. Harlod Rosenberg, en inventant le terme d’Action Painting, écrivait ces mots : «  Ce n’est plus avec une image dans l’esprit que le peintre approchait de son chevalet ; il y venait, tenant en main le matériau qui allait servir à modifier cet autre matériau placé devant lui. » C’est ce que fait Brunet. C’est ce que font les peintres et c’est probablement ce qu’ils ont fait depuis toujours. Encore fallait-il s’en apercevoir et le formuler.
Ce qu’il nous faut comprendre ici, c’est ce que signifie «  modifier le matériau » pour Jean-Marc Brunet. On reprochera peut-être à cette tentative d’aller gâcher dans des mots ce que l’on ne saisira jamais complètement, et que l’on a pourtant senti avec acuité face aux toiles – on aurait pu en rester là. On reprochera encore que c’est une façon d’intellectualiser et de restreindre ce qui se présente de façon pleine et immédiate aux yeux de tous – Charles Aznavour l’a noté : « Jean-Marc Brunet possède ce talent particulier que dans ma profession on nomme populaire. Cette reconnaissance du plus grand nombre qui dans la République des Arts, est la lettre de noblesse par excellence. » Soit ! On se trouve pourtant redevable de ces quelques notes. C’est une manière de remercier par les yeux, c’est-à-dire de penser avec eux ce que nous permettent les toiles de Jean-Marc Brunet.

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On découvre d’abord l’équilibre des nuées suspendues, ce crépitement silencieux sur les fonds vastes. Presque un lieu d’apaisement pour les yeux, un refuge momentané comme l’était le frémissement des glycines de Monet. Mais c’est le mot « catastrophe » qui finit par s’avancer. Catastrophe intime dont les peintures de Jean-Marc Brunet donnent à voir les traces. Et cette catastrophe discrète se rejoue sans doute lors de chaque séance de travail à l’atelier. Si l’on pouvait observer le peintre, on assisterait au ballet simple d’une main. La gestuelle de Jean-Marc Brunet consiste en une série d’approches et de retraits successifs. Et si la main revient vers le support, pour inlassablement le toucher, laissant des centaines de points, de traces ou d’encoches selon la technique utilisée, c’est que le contact précédent fut toujours un échec. On peut faire l’hypothèse que ce que tente de transformer Jean-Marc Brunet, en touchant la toile ou le papier, ce n’est pas le support lui-même. Le « matériau placé devant lui » est une surface fantasmée. Le support en est une projection partielle. On imagine alors que si Jean-Marc Brunet parvenait à toucher du pinceau ce qu’il vise, cela serait fait une fois pour toute. Le tableau serait achevé. La peinture même le serait. Le peintre pourrait alors quitter l’atelier, abandonner ses couleurs, ses pierres noires et ses brosses. Parvenir à ce contact idéalisé serait atteindre l’objet du manque qui se dérobe sans cesse, en avoir la connaissance exacte et le combler par la même occasion. C’est-à-dire le devenir en l’oubliant. Mais on connaît ce leurre, la déchirure préside à notre existence et la complétude est illusoire. Réussir est impossible pour Jean-Marc Brunet ; son travail est l’inachevable. Il ne peut que répéter l’échec qui le répète, identique à lui-même : il trace le portrait d’un homme qui doute. D’un homme tout simplement.
Chaque touche de couleur n’est pas seulement mise en cause de la précédente ou même du tableau en train de se faire, elle est mise en cause de l’ensemble du travail et de la personne. Chaque touche de couleur participe au doute. Et l’on ne saura jamais vraiment comment Jean-Marc Brunet décide qu’une toile peut être laissée, qu’elle peut enfin quitter l’atelier pour être montrée. Chacune d’elles n’est peut-être qu’un acceptable inachèvement. Il est en effet difficile de prétendre sérieusement, dans le registre de Jean-Marc Brunet, qu’une toile a trouvé sa forme aboutie. Chaque toile reste dans l’inquiétude intermédiaire, quelque part entre son commencement et sa fin. On pensera aux propos de Bram Van Velde qui trouvait parfois l’apaisement, pendant des mois, grâce à une gouache qui trouvait grâce à ces yeux «  le tableau qui libère tout le vécu, qui me libère de tout ça, est un moment glorieux. Je vis par ce genre de moment. » Mais pour Jean-Marc Brunet, cet apaisement semble interdit ou de très courte durée. Le travail appelle le travail. Le peintre laisse une toile ; il en commence une autre aussitôt.

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Alors on se demandera sans doute ce qui fait la force et la singularité de la peinture de Jean-Marc Brunet... C’est pourtant simple ! Ce « contact impossible », cette quête incessante, cet inachevé sont sublimés par la somme. Par l’apparition provoquée dans la tentative acharnée de toucher. Dans la répétition, la trace d’une émotion lointaine s’est déposée devant nous. Par ce que rate la main du peintre – et que nous ratons tous avec lui – on trouve alors une consolation. Jean-Marc Brunet nous console par les yeux. C’est son tour de force. C’est ainsi qu’il prend place parmi les « recommenceurs » mythiques tel Sisyphe, les Danaïdes et tant d’autres, condamnés à accomplir leurs tâches sans fin. Ils nous rappellent par leur labeur le sens simple d’une vie. L’échec est une affaire de vivants. Camus concluait d’ailleurs à propos de Sisyphe que «  La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme ». C’est possible.

(mai 2013)

Voir en ligne : http://www.jean-marc-brunet.com/Jea...

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