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Juin 2014 (1) | « La tombe des jours »

mardi 17 juin 2014, par Armand Dupuy

Commencé à travailler sur la « tombe des jours [1] ». C’est B. qui me souffle ce titre.

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Beaucoup d’hésitation pour finalement choisir une toile carrée d’un mètre de côté. J’avais en tête, pourtant, depuis que ce « projet » refait surface, une très grande toile, horizontale, mais j’aimerais que rien ne repose sur le « sensationnel ». Le mètre carré me semble intéressant parce qu’il est familier – donc assez neutre – et se cale assez bien dans l’œil en tant qu’unité de mesure usuelle. Il me paraît aussi surface « indécidable » : ce n’est pas tout à fait un petit format, mais pas davantage un grand format. L’idée de carroyage archéologique, enfin : s’en tenir à son carré, l’explorer, en faire un lieu de fouille. Renoncer momentanément à l’étendue.

J’ai commencé les mâchoires tranquilles, alors que j’aborde toujours le support assez tendu, dans l’attente anxieuse de ce qui viendra, ne viendra pas.

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Difficile de démêler et d’ordonner les étapes qui ont mené à cette « tombe des jours », puisque le cheminement n’a pas été linéaire. Les effets de ce qu’on pourrait nommer « début » (qui précèdent la prise des pinceaux) ne se sont fait sentir que dans l’après-coup tardif, c’est-à-dire assez récemment. Peut-être tenter de remettre un peu d’ordre, une prochaine fois.

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Les questions qui s’ouvrent, les écueils qu’on aperçoit :

Il s’agit de peindre obstinément. De peindre chacune des couches, comme si c’était la seule. La tentation serait de construire de l’épaisseur avec facilité en versant d’épais monticules de couleurs : ça ne serait que de la maçonnerie. Aucun sens. La même attente qu’auparavant donc, le même effort dans chacun des états successifs : faire apparaître. Ce qui change, c’est la façon d’avancer.
D’ailleurs, le vocabulaire employé précédemment n’est pas tout à fait juste. L’idée de couche est absente. Si des couches se font, inévitablement, ce n’est pas l’une après l’autre. Il ne s’agit pas d’une succession de tableaux qui se déposent les uns sur les autres (même si l’on sent bien que certains « états » auraient pu se trouver décrochés et devenir autonomes) mais d’un seul tableau « vivant » qui se modifie, respire.

Je pense également qu’il faut lutter contre la tendance à l’archivage, contre l’envie de garder des images (photos) des « états » successifs. Ne pas tenter de sauver ce qui ne peut l’être. Qu’il y ait enfouissement. Disparition. Un défi au visible. J’avais commencé à noter des titres (« bêtes », « effacement des bêtes », « iris », « chute des iris », « christ tombeau des iris »,...) mais j’ai laissé ça. Sans doute qu’il faut risquer l’oubli, comme on oublie le plus gros de chaque jour sous le jour qui suit.
Ce qui est assez étrange et fascinant c’est d’avoir en tête que tout ce qui est là, en train de s’oublier, qui finira par être oublié, sera toujours là, à quelques dizaines de centimètre de la figure, sous les yeux, sous quelques millimètres de peinture, définitivement disparu. Inaccessible mais proche. Une sorte de totalité et son impossibilité radicale, juste sous les yeux.

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Les tableaux achevés, très vite vidés de leur sens, après quelques jours ou quelques semaines, vidés de l’émotion, de l’intensité que j’avais cru atteindre en les peignant, m’ont toujours étés assez insupportables.
Maintenant, puisque le tableau reste inachevé, « inachevable », ce problème semble résolu. Le tableau continue d’appeler. La question quoi peindre ? se déplace, se pose tout autrement, n’envahit pas.

Notes

[1Projet de tableau décrit dans les notes des mois d’avril et de mai 2014

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