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Juin / octobre 2014 | Extraits des notes

jeudi 23 octobre 2014, par Armand Dupuy

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Il y a le tableau, celui que je monte peindre à l’atelier, tous les jours ou presque. C’est le même rituel, je monte 15 ou 30 marches, selon l’endroit où je me trouve. 15 si je monte au saut du lit, 30 si je suis préalablement descendu à la cuisine, faire passer et prendre le café, allumer l’ordinateur, relever les messages... Puis il y a l’autre tableau, qui monte, que je me représente perpendiculaire à la surface du premier – je m’en étais fait le croquis. Ce tableau qu’il m’est impossible d’apercevoir pour deux très simples raisons. La première, c’est qu’il se trouve enfoui dans les couleurs. Il est le résultat des couches superposées, de leur patiente accumulation et de leurs interactions. La deuxième raison, c’est qu’il n’existe, pour l’heure, qu’à l’état de pensée, de désir, de fantasme. Cela fait deux mois que je monte tous les jours, 15 ou 30 marches, c’est-à-dire que je n’ai devant moi qu’un tableau de quelques faibles millimètres d’épaisseur.

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Pour atteindre ce tableau de l’ombre, qui monte lentement sous la surface, il faut pleinement peindre la surface. Accepter le travail aveuglé pour travailler juste. Comme s’il fallait que les choses se fassent sans mes yeux, sans ma tête, malgré moi, mais de ma main tout de même. Sans doute qu’il n’y avait que cette issue : renoncer à tous les tableaux pour peindre cette seule toile jusqu’à l’acharnement.

Un poème de Marc Dugardin, tiré d’une récent livre manuscrit, dit cet insu :

quel geste pour les mots - pour y glisser / un peu d’air // pour les ajuster à ce qu’ils disent / sans savoir qu’ils le disent // à ce qu’ils disent plus loin qu’eux-mêmes // dans le creux d’un silence en amont / dans l’infini d’un silence en aval // il faudrait qu’à son insu la main / trouve ses mots et les pose sur le papier // puis se retire comme le fait la main / du peintre ou celle qui tient l’archet // qu’elle laisse vibrer en se retirant / l’impossible à écrire / de ce qu’elle a écrit

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Le tableau se lève dans l’obscurité de la peinture, un tableau patient, d’une lenteur presque effrayante, couche après couche. Un tableau n’est plus la surface, n’est plus la seule peau trompeuse qui mime l’espace, n’est plus seulement ce qui se donne aux yeux. Peindre ne se situe plus dans le seul registre du visible. Je peins ce que je vois devant moi, pendant que je le peins, je le peins dans mes yeux, je l’observe en train de se faire, au bout de ma main, mais je peins aussi ce que je ne vois pas. Pour atteindre ce qu’il m’est impossible de voir - non pas en le voyant, puisqu’il est fermé dans les couches de peintures - mais en l’imaginant, en me faisant une représentation diffuse de cet impossible. Les trous du voir deviennent des présences enfouies. Ainsi, la main peint ce qu’elle ignore en s’oubliant dans ce qu’elle fait. Il existe peut-être une sorte de revers du geste.

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Chaque tableau doit-être poussé aussi loin que possible. Quel serait le sens de la disparition d’une simple couche de couleur maçonnée sous une autre couche de couleur ? Chaque tableau doit être une perte, il doit au moins y avoir une sorte de pincement lorsqu’on le recouvre. Même s’il n’est pas toujours facile, je m’en rends compte, de savoir à quel moment commencent et finissent ces images. La perte est un aliment.

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Les premières semaines, je travaillais vite, frénétiquement, le tableau n’était peut-être qu’un prétexte pour faire tableau. Puis je suis devenu plus lent, à cause d’une sorte de tendresse qui s’avançait pour chaque tableau en cours. Parce qu’il y a toujours la disparition qui vient, l’oubli. Et s’il n’existe aucune tendresse, aucun attachement, ce ne sont que peaux mortes accumulées, tout ne devient qu’une simple maçonnerie. Pour que le tableau du dedans se lève, pour qu’il existe, il faut cette tendresse couverte. Je deviens de plus en plus lent, je m’inflige des obstacles qui imposent un travail sur d’étroits secteurs, de la pointe du pinceau. L’avancée est laborieuse. Il faut plusieurs jours, en partant d’un bord, pour atteindre l’autre bord. Un mètre devient une immensité, un territoire vaste. Il faut ces empêchements. Rendre l’ascension du tableau plus lente encore mais plus « vraie » (?). Je me rappelle C.J. citant je ne sais quel mystique : « le temps est sans pitié pour ce qui se fait sans lui. »

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Je pense à La Blouse Roumaine de Matisse, à la quinzaine (?) de repentirs pour aller vers une extrême simplification des formes. J’en retrouve une image, je regarde les motifs qui vibrent sur les manches et la poitrine. Puis la pensée se tourne vers les Odalisques ou vers ce tableau si particulier : La desserte rouge. Le motif du papier peint est identique à celui de la grande nappe, de telle sorte que les espaces se confondent. De même, dans les Odalisques, le motif répété sur les murs devient le sujet même du tableau. Il semble évincer la figure, la rend anecdotique à mes yeux. Le motif agit sur le regard, il donne à vivre quelque chose de très fort – c’est comme renouer avec un regard très jeune, un regard d’avant les mots. La couleur dompte le reste, ferme la bouche, le motif berce. J’ai parfois l’impression que la tombe des jours s’attache à faire apparaître quelque chose de cet ordre-là. exhumer de la mémoire des pans de murs, délier d’anciens motifs de papier peint ou de toile cirée, près desquels on s’est tenu un jour, les yeux perdus dedans. Me vient le souvenir de soirées, allongé sur le lit, à scruter les motifs ou les simples aspérités du crépi que brouillait la fatigue, sur les murs. Il y avait ce papillonnement qui semblait rappeler que voir est impossible. Toujours l’impression que tout se dérobe. Les choses se dressent devant nous comme si elles n’étaient déjà plus là. Ou bien elles restent intouchables. On passe la main dessus et on n’est pas plus avancé. On n’a rien touché de ce qu’on attendait. Alors je me trouve « condamné », pour voir, à déjouer ces impossibilités en faisant autre chose, en répétant le même motif, en restreignant le champ de vision.

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Je me rends compte que je n’adresse à B. que des lettres qui parlent du « tableau d’ombre » qui m’obsède, c’est-à-dire que je ne fais que parler de ce qui n’existe pas encore, n’existera peut-être jamais, de ce qui n’existe qu’en puissance, alors même qu’il faudrait s’en tenir à la surface, parce qu’elle est l’aliment, par son enfoncement progressif en dessous d’elle-même.

Jusqu’alors, j’ai répété la bête de façon aléatoire et désordonnée, la cloisonnant dans les bandes de plus en plus minces pour la contraindre, pour la faire devenir autre chose qu’elle-même, pour n’en garder que des fragments, masses ou volutes, mais peut-être faudrait-il en faire un usage plus régulier et rythmé. À la manière d’un papier peint qu’on aurait très près de la figure. Le problème majeur et presque insoluble : il faudrait parvenir, sur la surface, à montrer ce pan de mur tout en donnant à sentir l’espace qui nous en sépare, cet espace qui nous sépare de toute chose.

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J’ai, certains matins, l’impression d’avoir baissé les bras. D’avoir cédé. D’avoir opté pour la plus facile solution : le repli. J’envie parfois ceux qui sont capables d’aller montrer et de défendre leurs tableaux – mais ça ne serait pas moi. Incapable de faire ça. Plus facile de biffer une toile après l’autre, par la suivante, que de risquer chacune d’elles au jugement des regards. Et d’autres fois, impression d’avoir embrassé la pire des difficultés. Parce que, s’il ne s’agit pas de montrer les toiles une à une, il y a bien une adresse dans ce projet. Il est bien pour les yeux, c’est une tentative de montrer autre chose - mais quels yeux ? La pire difficulté parce que le travail est ingrat. Si je ne me trompe pas, je n’avance que d’un millimètre par mois, ou peut-être un peu moins. Disons qu’il me faudrait atteindre un centimètre par année pour obtenir un jour quelque chose d’un peu sérieux. C’est aussi un façon de lutter contre la production forcenée à laquelle tout invite. Je me rappelle de séances prolifiques l’été dernier, pendant lequel j’avais peint 200 ou 300 petits papiers, dans une sorte de vertige et de confusion. Mais rien de très intéressant au bout. Rien qui me laisse le sentiment d’avoir touché quelque chose.

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Les enfants montent à l’atelier, viennent jouer avec les pinceaux qui ont séché dans les pots. Ils touchent les coquillages, les petits objets, interpellent sans cesse pour savoir de quoi il s’agit, demandent pour dessiner, peindre. Ils écoutent des histoires sur le lecteur de CD. Ils regardent ce que je fais, disent que c’est bien, ou alors qu’ils ne comprennent pas. Mais je suis étonné, toujours, qu’ils ne se posent aucune question, me voyant toujours m’activer sur le même tableau, inlassablement, à la même place, debout devant l’échelle en bois qui fait office de chevalet ou assis sur la chaise bleue qui balance et grince, à cause du corps qui s’avance pour aller toucher la surface de la toile, ou qui penche à droite, bras tendu, pour aller prélever la couleur dans les pots posés sur les marches de l’escabeau. Peut-être qu’ils n’ont pas remarqué qu’il s’agissait toujours du même tableau. J’avais expliqué à E., la plus grande, que je ne faisais plus que ça, peindre ce tableau. Elle m’avait dit « d’accord », avait repris ses jeux sans s’étonner.

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Je me demande, certains jours, si je peins ou si je sculpte. Ici, sculpter ne serait pas seulement dégager un volume de la masse du matériau, mais de faire monter la matière, par superpositions lentes. Une matière qui n’est pas uniforme comme du plâtre, mais dont chaque couche a été un tableau. C’est créer une sculpture dont tout le dedans a d’abord été du dehors, dont l’intérieur a d’abord été la surface (ce qui n’est pas le cas d’une statue de pierre ou de marbre dont on dégage la forme, ni le cas de l’argile qu’on tord et pince selon ses caprices). C’est une sculpture pour laquelle on a le double souci de son dehors et de son dedans.

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J’ai travaillé jusqu’alors avec cette forme de bête obsédante – qui m’obsède alors-même qu’elle me repousse, d’une part parce que je l’ai tracée moi-même, d’autre part parce qu’elle me paraît pauvre de sens – mais, pour la premières fois, j’aperçois des formes intéressantes (qui retiennent les yeux régulièrement) dans les interstices. Si j’ai fait usage aussi longtemps de la bête et de ses multiplications, c’est sans doute parce qu’elle m’est une sorte de ciseau. La proximité de deux bêtes l’une à côté de l’autre découpe d’autres formes dans la couleur. J’ai relevé deux de ces formes, ce matin, comme des objets neufs pour la suite. On se satisfait de peu. Impression, chaque fois, d’avoir fait une découverte. Je pense à une conversation récente avec J.L : « et comme on s’oublie, c’est toujours le même mouvement d’arracher, l’impression de mettre à jour. » Je pourrais avancer ainsi, prélever dans chaque état du tableau quelques formes apparues et en faire la matière du tableau suivant. Ainsi les formes seraient sans cesses renouvelées, mais jamais tout à fait détachées de la « forme mère ». Pas sûr que ça tienne.

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Viallat sur France Culture. Parce qu’une l’une de ses toiles, isolée, n’a pas grand sens, met qu’elle s’inscrit plutôt dans un grand tout, Arnaud Laporte lui soumet cette phrase de Pollock : « un critique a écrit que mes tableaux n’avaient ni commencement ni fin, il ne l’entendait pas comme un compliment or s’en était un, c’était un beau compliment ». Viallat répond : « c’est un peu comme si j’avais une très grande toile et que je prenne des carottes dedans, et que je sorte des carottes ». Sauf que, pour extraire des carottes, il faudrait une épaisseur. Or, Viallat ne fait que détacher des parcelles d’une très grande étendue. C’est comme s’il taillait dans l’immensité, mais pas dans l’épaisseur. Je crois qu’aucun peintre ne s’est vraiment soucié du dedans de sa peinture. Peut-être parce que ça ne présente aucun intérêt.

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Après quelques temps de travail en essayant de lâcher la forme de « bête », j’y reviens. Il y a quelque chose de naturel dans le mouvement qu’elle impose. Et il y a déjà tant à faire, tant de variations possibles dans cet espace réduit, avec des moyens réduits, que c’en est vertigineux. Avec ces faibles moyens, il y a déjà de quoi se perdre, déjà de quoi démêler pendant des années, sans doute. Pourquoi aller plus loin, pourquoi se faire croire qu’on le peut ? Il ne s’agit pas là d’un manque d’ambition. Je crois simplement qu’il est inutile de s’éparpiller davantage.

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Cet après-midi, faisant des « à côté », des essais un peu libres pour accompagner un texte que D.M. m’envoie, j’en suis sorti laminé. Épuisé et vide. Avec la nausée, l’envie de vomir. J’en sors physiquement démonté, même s’il s’agit de peu de choses, seulement quelques coups de pinceau. Et je suis à peu près persuadé que cet état n’est pas en mesure de mener à quoi que ce soit.

Il faut peut-être accepter ça : la peinture de cet unique tableau, de cette répétition de formes et de gestes est un calmant. Ça peut sembler bien décevant, c’est ainsi. Si je fais un autre usage de la peinture, elle me rend littéralement malade. Incapable de comprendre pourquoi.

3 Messages

  • Juin / octobre 2014 | Extraits des notes Merci Le 24 octobre 2014 à 14:35, par Sophie Rousseau

    Merci pour ces notes d’atelier si vraies, si touchantes de sincérité…

    En effet pour peindre il faut renoncer. Renoncer à tout dire dans un seul tableau, renoncer au tableau parfait, renoncer au tableau tout court… avoir l’humilité de montrer ce qui n’est qu’une étape, un fragment, un instant.
    Accepter l’inachevé, c’est aussi s’accepter tel que l’on est et qui n’est pas toujours celui que l’on voudrait être, qui ne renvoie pas toujours l’image de soi que l’on voudrait montrer.
    Le rapport au temps… à continuer de creuser ce concentré temporel que constitue votre unique tableau vous risquez de vous y abîmer… c’est un cercle vicieux, peut être est-ce cela qui vous rend malade. Plus vous l’avancez , moins vous avancez. Plus vous cherchez à garder le contrôle et à reprendre la main, plus il vous échappe…
    Je connais aussi ces périodes d’acharnement où l’on sent que l’on se fait du mal, avec la sensation de devoir aller jusqu’au bout de l’expérience afin de se débarrasser de quelques vieux démons… peut être faut-il quitter l’atelier quelque temps, faire le vide et se recentrer sur ses sensations, respirer, s’ouvrir.
    Peut être ne faut-il pas forcer, mais laisser venir… se laisser habiter.
    Peut être faut-il débrancher, juste chercher à se faire plaisir : papier ou toile, couleur, geste.
    Peut être faut-il aller chercher la perte de contrôle, se faire confiance.
    Ce que vous êtes suffit à nourrir ce que vous faites…

    En guise de modeste réponse à vos notes qui n’en appelaient peut être pas, et afin de partager un peu avec vous l’expérience de ces grands moments de solitude que nous vivons tous dans l’atelier.
    Sophie Rousseau

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    • Juin / octobre 2014 | Extraits des notes Merci Le 24 octobre 2014 à 18:33, par Armand Dupuy

      Merci, d’abord, d’avoir pris le temps de lire ces notes et d’y apporter une « réponse ».
      Le travail sur ce tableau, justement, ne me rend pas malade... C’est une sorte d’antidote à tout ce que me « fait » la peinture habituellement. J’y vais assez librement, quand j’en ai envie. Et c’est une forme d’apaisement. C’est aussi assez stimulant. Je crois que j’ai trop voulu trouver dans la peinture ce que je cherche dans l’écriture,... Alors que la peinture m’est d’un tout autre usage. Enfin il me semble.

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  • Juin / octobre 2014 | Extraits des notes Le 25 octobre 2014 à 17:26, par Sophie Rousseau

    Oui, l’écriture et la peinture n’utilisent pas les mêmes circuits… mais ils peuvent se rejoindre, ou se compléter. La poésie utilise des concepts par le biais du langage, elle formule, formalise, tandis que la peinture matérialise l’indiscible. C’est peut être là ce qui vous apaise…
    Sans doute connaissez-vous Pierre Ryckmans, et son commentaire de Shitao dans « Les propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère » :« Schématiquement, cette poésie –art abstrait et symbolique par nature- s’efforce de mettre sous les yeux une peinture aussi concrète et réelle que possible des choses, tandis que la peinture, elle, au contraire, se donne pour idéal de se dégager de toute fonction de représentation ou de figuration matérielle, et de se faire autant que possible évasive et abstraite, allusion poétique parlant à l’esprit bien plus qu’objet concret soumis au regard…. »
    Finalement, peinture, poésie, ce qui compte, c’est de donner à voir, non ?

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