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LIRON (1) | Atelier, Bellecour - récit d’un retour

dimanche 28 décembre 2014, par Armand Dupuy

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Une heure à rouler, tête épaisse. À bégayer dans l’étroit sac en papier. Tête portée par un flux séparé des glissements linéaires et plutôt lents du paysage sur les portières. Tête déplacée, fixe et déplacée. Ouverte, infusée dans la vitesse, mais pas rendue. À suivre des images tremblées ou même des phrases, des bouts de phrases qui ne font plus leur bruit mais se télescopent et se trouent, se délitent lentement. À ranimer ce qui sombre, se répète pendant qu’il sombre, puis vient battre aux tempes comme ce bout d’architecture rouge autour duquel il tourne, encore indécis – et qu’on ranime confusément. Une heure, une heure et quart, tête encombrée par les images qu’on peine à stabiliser derrière les yeux. Encombrée par ce bégaiement de syllabes et de couleurs mêlées – on refait l’atelier dans ce flux. On souffle de mémoire, on gonfle un sac en papier : quelque chose d’aussi fragile, mais plus vraiment l’atelier. On inspire, on resserre le sac, on recommence. On trace un espace, on essaye d’en ouvrir le volume au-devant de la route qu’on ravale par les yeux. On trace, laissant de côté les détails et tout le matériel confusément perçu, les chaises et les tréteaux blancs, les cartons, le radiateur d’appoint, même les tableaux, les grands papiers. On se limite aux arêtes qui font de la pièce une espèce de boîte claire à l’intérieur de soi – on bégaie dedans. Couleurs et salive. Une forme nette, une ampoule angulaire. Un lieu pour appeler puis tenir serrées les bribes qu’on rassemble et qu’on répète. L’atelier ; plus vraiment l’atelier. On s’approche de l’ouverture foncée qui débouche sur l’arrière-pièce éteinte – la mémoire a déjà fondu les bords, elle flotte. Passant la tête à travers, on devine une armature de bois laissée négligemment dans le fond. Un prisme évidé – on pense barque, cercueil ou sarcophage – qui pourrait ressembler à ce qu’on s’efforce d’ouvrir en tête – on ferme. On s’en tient au frêle, à cet espace toujours sur le point de disparaître, à cette délimitation fragile, toujours prête à claquer, sans bruit, presque une bulle de savon montée vers les toits, parce qu’on n’a jamais été capable d’autre chose : le frêle. On ouvre cet espace, ce sac faible, ce peu - fermé. On se rappelle les murs, leurs pans couverts du polyane qui dégringole et fronce jusqu’aux pinceaux, pots et chiffons sur le sol. Les prises, prises téléphoniques, les fenêtres aussi qui s’ouvrent sur un extérieur auquel on n’a pas prêté attention. On revoit les contours noirs d’outils, tracés sur les murs, qui indiquent peut-être l’emplacement d’un ancien établi ou de plusieurs établis puisque ces contours se trouvent sur plusieurs pans dans plusieurs des pièces en enfilade, mais sans doute est-ce autre chose puisqu’on repère aussi le contour de casseroles – on croit, en observant ces contours, revoir l’œuvre d’un artiste qui reprenait cet alignement d’outils, de contours d’outils. Mais il se pourrait que ce soit plutôt des ombres – impossible de revenir distinctement vers le souvenir de cette « planche » aperçue ni d’en retrouver l’auteur.

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On pense spontanément Louise Bourgeois, bêtement, sans y croire – on s’agace de cette bêtise – on a dans la tête tout autre chose en face de L.B. On laisse l’idée. On cherche plusieurs jours encore, L.B. en tête, obstinément. Au moment-même de lâcher, découragé, on finit par trouver une image de ce dessins sans titre de 1986, à l’encre rouge, à l’huile, au fusain – peut-être qu’on n’avait vu qu’une reproduction, qu’une photocopie de reproduction, une simple image en noir et blanc ; le rouge n’était plus là –, qui représente une suite hétéroclite d’outils (pinces, casse-noisette, sécateurs, ciseaux, compas,...) : Louise Bourgeois donc. On n’est pas plus avancé, il ne reste que ces tours noirs d’outils sur les murs de Liron, qui font le début d’une histoire immobile ou peut-être qui ne font rien. Il reste à certains endroits les clous qui servaient à suspendre chaque outil devant sa forme – on relève à peine. On laisse ces détails – on pensait les avoir laissés –, le tour des outils, les fenêtres, les prises, les chiffons, les pots, les pinceaux, le polyane qui remonte sur les murs jusqu’à à mi-hauteur, etc.

Le sol, les murs, le plafond. Ne garder que ce qui ferme et stabilise. La boîte, la caisse étroite. On ne retient pas plus. Tout ça boîte à soi, logée dedans. On y tourne non pas les tableaux dont on ne voit, en franchissant la porte de l’atelier, que les tranches cloutées, rangées, bien alignées, mais les images malléables et instables, mais les agglomérats formés de bribes et de restes – débris de mémoires et fragments de tableaux conjugués, syllabes et salives, couleurs confuses. On roule avec ça, on le roule, on brasse – on arrange. On s’approche – quelque chose s’approche.

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