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LIRON (2) | Atelier, Bellecour - récit d’un retour

mardi 30 décembre 2014, par Armand Dupuy

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« L’épaisseur que revêt soudain l’arrangement de certaines choses sous le regard vient en partie du fait que l’image ainsi formée nous renvoie d’emblée à d’autres images autant qu’à la vie […] dans un étoilement kaléidoscopique, comme un envoûtement. [1] » dit-il.

De même, les images montent et tombent derrière les yeux, ces images mentales qu’on ramène, dans la vitesse du retour, depuis notre propre immobilité – tête fixe et déplacée – enfoncé dans le siège, les mains tenues sur le volant. Tout s’étoile à se répondre, à s’attacher, se déchirer, à puiser des parcelles presque oubliés, des boues qu’on pensait devenues secrètes, même à soi-même – vertige. On traîne assis dans ce qui nous traîne, assis dans ces forces contradictoires – dans cette boîte dans la boîte qui excède les limites de l’os et les repousse, les projette plus loin, devant, derrière – les restes de la conversation, quelque part.

On était là, sur un banc, place Bellecour, côté cul de cheval, tout près de l’atelier provisoire – il faudrait sous peu remballer, se déplacer, céder la place. La figure au soleil, les nombreuses jonquilles dans le dos. L’ombre des marronniers pas loin, qui n’était que souvenir d’une ombre assez proche, en soi, daté d’une autre époque, il y a presque dix ans, ici même, à Lyon, puisque les marronniers n’y étaient plus. Place refaite et souvenir de place tant traversée, l’un sur l’autre et sans rivalité. Probablement qu’ils avaient été abattus puis débités, malades ou je ne sais quoi, ces marronniers – peut-être avais-je lu ça dans les journaux, je ne sais plus. Mais l’ombre se jetait encore et désaltérait, lançait sa fraîcheur où nous parlions – lançait puis s’engouffrait tout autre chose. Une conversation, donc, des phrases et des mots seuls, heurtés, leurs trous, leurs sursauts – l’hésitation, l’oubli. Cette conversation qui déplaçait l’incertitude des tableaux dans la parole, parce qu’on n’est pas doué pour ça, dire est toujours une avancée, son empêchement dans le même élan. Comme si l’on mesurait l’inquiétude versée par la couleur en mots faibles et fuyants – tout en tirant vers soi les figures rassurantes de quelques aînés qui accompagnent la solitude, le doute.

On dévide ces restes dans la boîte claire et transportée, dans le sac serré du retour où l’on respire, comme on récite à soi-même les lambeaux détachés d’un rêve. On rassemble, on ajuste, on remaille, on répond dans certains blancs. Deux paroles, deux silences s’observent. Novarina ne notait-il pas « Toute parole que nous échangeons transmet avec elle le secret de ce passage par la parole » [2] ?

Il y a sans doute ce qu’on dit, pour le dire, clair et fort. Ce qu’on dit, pour ne pas dire autre chose, comme une sale façon de remblayer par dessus la gêne. Ce qu’on ne dit pas, qu’il faudrait dire, qui se refuse, se cabre et s’agrippe dans son repli. Puis ce qu’on ne dit pas, qui vient dire malgré tout, suintant jusque dans la façon d’être assis, juste ici, les jonquille dans le dos, la trahison des mains, de l’œil, ici, dans le square, la figure à moitié cuite – le corps se charge de l’ignorance. Quelque part, donc, l’énigme d’aller vers sa parole dans la parole en train de venir, qui charrie ses caisses d’ombre, ses ramures, son origine déguisée, un pied devant l’autre, un pied dans l’autre, à perdre pied – pied de biche et nasse – avec cette charge, cette légèreté – son épaisseur, notre vertige. La conversation, donc, et ce qui l’étoile, l’étiole – cette respiration singulière, ce doute.

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Et dans les bruits de fonds – les miens, ceux du monde : les enfants, les passants, les pigeons, la circulation – chose étrange, le doute, pensais-je, sans rien en dire à J., assis juste à ma droite, baskets et pantalon rouges, pull vert col en v, comme s’il s’était accordé, plus ou moins, à ce tableau qui lui posait alors de sérieux problèmes, « ce morceau d’architecture rouge » disait-il, qu’il m’avait montré, juste un peu plus tôt. Chose étrange, ce qui nous tient, que nous semblons partager d’être assailli, puis courbé, puis défait, pensais-je, et parfois pire. Parce que, sur ce banc, dans la chaleur et la conversation, dans cette vieille fraicheur des marronniers disparus, fraîcheur sournoise, peut-être bien, le doute que Descartes avait érigé au rang de méthode, il y a près de quatre-cents ans, devenait chose assez paisible.

Et s’il sape, s’il empêche, probablement qu’il donne saveur et consistance à nos vies – un balancement primitif. On regarde les enfants, leurs jeux, on pense à leur plaisir à se balancer sur un ressort ou le derrière sur une planche, entre deux cordes, dans les grincements répétitifs. On revoit leur figure radieuse dans le voyage circulaire que font les manèges. Mais chose étrange me disais-je, alors qu’il déchire, alors même qu’on se trouve laminé, incapable, insignifiant, bon à rien ou mauvais à tout – bien courbé, presque enterré – c’est selon, étrange que soudain, ce doute, là, assis sur un banc, devienne bercement. Peut-être avais-je déjà perçu, vaguement, cette impression – pendant qu’il déchire, le doute berce, pendant qu’il berce, il déchire – mais l’énoncer là, clairement, sonne comme un aveu. Et nous sommes incapables de renoncer à la déchirure, incapables de renoncer au bercement.

On trouve une forme d’apaisement facile à ne pas savoir, à n’être pas sûr de, à n’être jamais fixé sur rien. Ce n’est peut-être qu’un antidote facile à la mélancolie ; les idées claires effraient. Il y avait cette phrase de René Char plusieurs fois recopiée dans les carnets, plus jeune, elle impressionnait : la lucidité, la blessure, le soleil. Cette brûlure. Le doute est une autre plaie. La première des douleurs qu’elle inflige, c’est de n’être jamais sûr d’être blessé. Parce qu’on est toujours à se mettre en question, parce qu’on ne peut plus dire « pince-moi ! » pour vérifier qu’on n’est pas à simplement déambuler dans un rêve, pris par le mensonge de ses perceptions, alors que le corps repose dans les draps, parce que douleur et doute ne sont même plus certitudes, ne sont plus le roc stable qu’on s’était choisi, ne sont plus ce cap.

Le doute, le bercement, la déchirure, encore. On ne dit rien, J. juste à côté. On écrit cette phrases au retour, le doute berce.

Notes

[1En l’image, le monde, La Termitière, 2011, p. 11

[2Valère Novarina, Devant la parole, POL, p.27

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