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LIRON (3) | La présence, Le Corbusier

samedi 3 janvier 2015, par Armand Dupuy

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Une heure, une heure et quart, à rouler puis rentrer, se trouver là, les mains sur la table avec les restes. Derrière ou devant, sans jamais trop savoir où se tiennent les souvenirs, sans trop savoir où l’on s’y tient, soi-même – derrière ou devant, sur les bords ? On passe à travers sans passer vraiment, immobile sur la chaise, on observe sans voir, les soufflants lents dans le dos. On s’installe, on attend, on tourne avec ce mot, présence, ce mot récurrent, qu’il répète et qu’on répète avec lui. On suspecte le mot de n’être qu’un échec parmi d’autres, trop vague pour nommer ce qui peine à l’être – « la langue est un organe de connaissance de l’échec de tout poème » [1], de toute parole et peut-être de toute une vie, peut-être. Présence est-il le nom de cet échec, le nom de cette impossibilité de voir, dire, entendre, impossibilité qui prend corps – mais comment dire ça ? – qui se tient là, fermement, derrière et devant, ailleurs, dedans, à l’intersection ? On essaye à travers, on avance, on note, on rassemble les idées, sans trouver par quel bout tenir ce qui s’étale ni comment démêler ce nœud qui n’est d’aucune substance franche ou palpable. On s’égare dans les pages noircies du carnet qui n’aident pas. Trop nerveuses, trop serrées. Notes abrégées, convulsives, jetées par peur d’être pris de vitesse par les digressions qui fusent et se trouvent presque aussitôt ravalées les unes par les autres. Tout se tient là, presque illisible, ramifié – tentacules rentrés, sortis, éparpillés. On est découragé, perdu face à la masse désorganisée des pensées qui s’emmêlent plus encore d’avoir été mises au jour. Comme si l’on ne touchait pleinement sa propre ignorance et ses empêchements que dans l’effort pour clarifier un peu les choses, à peine. Tout reste éparpillé, diffracté. Avec les livres ouverts et fermés devant, qui papillonnent et narguent, avec ces images glanées, ces paquets de pages, c’est un aveu qu’on trace. Une sorte d’autoportrait défaillant. Mais « Par bonheur, m’écrit P. dans un courrier du jour, si l’on peut ainsi parler, on peut recommencer. C’est affaire de courage. » On recommence.

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On s’écarte. On retourne à ce qu’il reste de l’atelier, on traverse là pièce refaite, bulle ou sac en papier, le motif du carrelage, ses vieilles couleurs tapissent – mais ce n’est plus vraiment l’atelier – ce seul sac dans lequel on souffle un grand vent de tête, qui s’enfle et se rétracte, respire – on roule encore. On essaye de retrouver des arêtes, en répétant le mot – atelier – mais il faudrait carcasse ou caisse pour poser des bords francs. On revient, toute une pièce d’espace, comme le vaste plancher sous la charpente, cet arrangement de poutres et planches où l’on accumule, à côté de galets et coquillages ramassés sur les plages, à côté des livres en désordre dans les étagères ou qui reposent sur les fermes de la charpente, peintures et dessins fixés sur les murs. Toute une pièce d’images et d’objets qui fondent l’espace et le déplient, le mettent en doute. Boîte augmentée de ce qu’on y loge. On retourne au morceau d’architecture rouge, aux verts, aux gris qui bordent, aux transparences, à ce qui sourd par dessous, d’une autre époque, on glisse vers les marges encore indécises du tableau. On retourne aux questions de peintre, à ce ressassement des possibles et des butées. Il s’agirait de faire exister plus franchement le tableau, dit J. d’atteindre une forme de présence. Avec la tentation, si ce n’est de « tricher », de faire usage de procédés faciles ou convenus. Parce qu’on finit par fabriquer des recettes, avec un peu d’habitude et de temps, ou bien l’on cède à ses tics, et c’est ce qu’on refuse – il faudrait travailler d’une main détachée, trouver des gestes et des lignes qui déjouent. Présence donc, qu’on attend fébrile. Et que soudain, par on ne sait quel tour, le regard se trouve stabilisé, calé, apaisé peut-être, par très peu de chose – une couleur amortie, un agencement de lignes, quelques touches dans un feuillage. Mais comment dire ça ?

On retourne aux deux grands formats rectangulaires, inhabituels, J. venait de les sortir de cartons d’emballage pour me les montrer. On retourne au vert-bleu, sans choisir, d’une piscine dans le premier, sous une structure montée sur pilotis (reprise d’une vue du toit de la Citée Radieuse). Un grand souffle passe à travers le tableau. La lumière vive est celle d’un été, dirait-on, elle mange le blanc des murs, le ciel, lui, semble celui d’un hiver. Vert-bleu du carrelage des façades, dans le deuxième, qui suit l’angle distordu d’une rue où l’on croirait pouvoir passer, puisqu’elle est à notre mesure. Façades presque étouffantes. L’impression désagréable, d’abord, d’un espace baigné d’une lumière d’algues ou d’une eau légèrement vaseuse qui monte par dessus les yeux, déborde et s’y verse. cette couleur – qu’on ne retrouve qu’au fond de ses propres yeux, comme si les photographies observées ici et là, en plus d’êtres incapables de restituer les dimensions du tableau n’étaient pas même en mesure d’en rendre les nuances ou d’en renouveler les effets – ramène des odeurs de pourriture et d’eau croupie, soulève ces odeurs d’un livre que, me semble-t-il, avec J. nous partageons. Ramène le souvenir furtif de l’aquarium infect de Morel que décrit Bioy Casares. Le fugitif avait dû laisser couler l’eau – devenue le jus ! – des jours durant pour en faire la vidange et évacuer la quantité de poissons morts. On revient, on regarde, on peine à respirer : on se tait.

On passe à travers des espaces ou souvenirs d’espaces qui s’avancent ou plongent au derrière d’eux-mêmes, à toute vitesse, dans leur immobilité. Il y a souvent, chez J., ce paradoxe de vitesse et d’immobilité – ce paradoxe du retour, tête fixe dans la vitesse du pare-brise, ou de tête véloce sur le banc scellé place Bellecour. Il s’agit, dit-il, de « Faire et réfléchir l’expérience d’un monde qui se jette à vous dans son immobilité même [2] ». On avait lu quelque chose approchant chez un frère étudiant, à propos du couvent Sainte-Marie de La Tourette de Le Corbusier : « Le mur, à moins d’un mètre de nos yeux, est le témoin impassible et solitaire de cette recherche harassante, toujours à reprendre, toujours à poursuivre [qu’il nomme Vérité]. Et cette loggia accueillante, balcon penché sur une nature merveilleuse et à l’appui duquel il ferait bon musarder, n’est qu’un piège supplémentaire. C’est le monde qui fonce par la vaste ouverture que lui a ménagée l’architecte, et qui réclame impitoyablement sa part. [3] » On retrouve ici Descartes, de cette nécessité de se mettre à l’écart pour se tenir plus près de ce qu’on cherche et contourner, autant que faire se peut, les pièges qui guettent, et parce que tout s’emboîte, c’est chez Pierre Bergounioux qu’on le croise de nouveau, Descartes, Bergounioux citant Michelet – tout s’emboîte : «  Descartes, Kant, écrit-il, cherchèrent des lieux froids et ternes, où expire la nature, sables de Prusse, marais de Hollande, dans l’espoir que la vérité, moins dominée par les séductions de la nature, se révélerait plus librement au cœur de l’homme ». [4]

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On imagine l’étudiant, regard perdu par la fenêtre d’une cellule dont les mesures, grosso modo, doivent approcher celles des tableaux 123 x 123 de Liron. Mais qu’est-ce que ce « monde qui fonce », qui n’est sûrement pas l’étendue calme des paysages qui se présentent à lui ? Ce qui l’entoure est paisible, on connaît les lieux pour les nombreuses promenades d’enfance dans l’enceinte du couvent. Nous longions le cimetière des frères dominicains – de modestes croix de bois, surmontées de planches obliques qui leur faisaient un toit, plantées dans un coin des bois, près de l’une des portes qui trouait le grand mur rose – puis nous suivions les chemins de terre jusqu’à déboucher face à l’édifice gris saillant, très net, dans la lumière sale et triste qu’on se faisait des dimanches après-midi. On regardait le haut volume de béton posé dans le pente, sur pilotis, toujours avec étonnement, peut-être avec un peu de méfiance. On aurait dit qu’il était toujours vide, on n’avait jamais vu personne y entrer, personne en sortir, personne ne se tenait jamais aux fenêtres des cellules – on ne connaît finalement que ce bref récit qu’un frère étudiant fait de son regard, cette seule percée. C’était une curiosité, on disait que le bâtiment avait quelque chose à voir avec l’art – mais je ne sais plus exactement dans quels terme. On croisait de nombreux touristes qui se rendaient à Eveux par la ligne Lyon-l’Arbresle, et remontaient à pieds les quelques kilomètres qui séparaient la gare et le couvent, l’appareil photo lourd autour du cou. Mon père fanfaronnait, défiait, disait qu’il savait «  faire de l’art  » si c’était ça, simplement brasser puis monter ferrailles et béton sans plus d’ornements. J’ai pourtant dû savoir, non pas par instinct comme j’ai pu le penser, mais tout simplement par la force des choses, que certains objets tirent leur grand pouvoir de l’ignorance dans laquelle ils nous jettent au premier abord. Je n’avais même pas à me demander s’il fallait décider qui du père ou des curieux touristes avait raison, j’étais incapable de le faire. On ne voyait là que de grands volumes de vitres et de béton, impossible de prétendre le contraire, mais il y avait cette force sourde que dégageait l’édifice – je ne pouvais me soustraire à l’un ou l’autre de ces constats. La décision était d’office reportée à plus tard. Simplement, je restais dans cet écartèlement, avec cette étrangeté dans les yeux – elle s’y dressait comme quelque chose de vertigineux et d’important. Le Corbusier passait dans le regard et s’y logeait comme un pilier d’inquiétude, un pilier diffus, encore informulable. Et croisant pour la première fois les tableaux de Liron – ou plutôt des reproductions – je me rappelle avoir pensé à Le Corbusier. Ou plutôt, non – ç’aurait été rencontre anecdotique et probablement sans durée de n’y voir qu’une vague ressemblance. J’ai d’abord retrouvé, avant même cette pensée, en découvrant les tableaux de J., cette impression confuse de ne pas savoir ce qui se tenait là, devant moi, alors même que tout y semblait si clair et bien posé. D’abord une inquiétude, un écartèlement. Une sorte de vitesse dans l’image, ou rien qu’une vitesse de tête au contact de ces images. Mais vitesse qui réclamait impitoyablement sa part – et continue de le faire

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Notes

[1Alejandra Pizarnik, Ce soir, dans ce monde, Poème traduit par Carlos Alvarado, 2008

[2Le livre, L’immeuble, le tableau, Publie.net, 2008

[3Un couvent de Le Corbusier, Les Éditions de Minuit, 2001

[4Pierre Bergounioux, Une chambre en Hollande, Verdier, 2009

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