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LIRON (6) | Le regard est un geste – les oiseaux, les boîtes.

mercredi 21 janvier 2015, par Armand Dupuy

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Peut-être est-il vain de vouloir saisir à tout prix les choses et d’en arrêter, même temporairement, le mouvement – ou de se donner l’illusion de cet arrêt, parce que tout continue sans nous, alors même qu’on ne bataille, aveuglé, qu’à l’intérieur de pauvres phrases. Sans doute est-il inutile de tenter de mettre à jour les rouages qui nous crissent à travers les yeux, n’expliquent rien, ne sont que puits qui se creusent et nous creusent plus encore. Je suis persuadé qu’il suffirait d’aller voir les tableaux, de ne faire que ça – les voir – et je m’y emploie. Il pourrait suffire de contempler leur flux, d’assister à leur passage plus ou moins tranquille en nous. S’immerger dans la lumière que font les couleurs et les formes, se baigner sans compter dans leurs temps. Se laisser faire. Matisse ne souhaitait-il pas que la peinture soit «  un art d’équilibre, de pureté, de tranquillité, sans sujet inquiétant ou préoccupant, qu’[elle] soit […] un lénifiant, un calmant cérébral, quelque chose d’analogue à un bon fauteuil [1] » ? Je suis convaincu, bien sûr, des pouvoirs apaisants de certaines toiles, mais l’apaisement qu’elles procurent n’est jamais durable. Cela ne tient pas à leurs qualités. C’est une pente naturelle, une forme de curiosité (ou de maladie ?) qui ne me lâche pas : je prends plaisir à la contemplation tranquille, un plaisir simple qui ravale toutes les questions, qui ravale le vertige, mais ne cesse également de le rendre à lui-même, de l’attiser. Alors j’essaye d’accompagner ces mouvements du regard, d’en faire le récit parce qu’il témoigne aussi de mes propres contorsions pour atteindre ce qui se tient devant moi : le regard est un geste. J’ignore à quoi s’apparente cette curiosité maladive, mais je ne peux m’y soustraire, quitte à tout mettre en pièces, comme je le faisais, enfant, du moindre jouet. Si des roues tournaient, si des bras s’agitaient, c’est que l’objet possédait un secret fermé dans son plastique. Il fallait, si ce n’était comprendre, au moins voir de mes propres yeux la mécanique à l’œuvre. Voir ce qui générait ce mouvement. Si la mise en pièces radicale des objets les plus robustes – je les fracassais sur le sol ou sous une grosse pierre – procurait une sorte de soulagement, il était toujours suivi d’une déception terrible. Ce n’était chaque fois que de simples rouages – quand tout n’avait pas été détruit – aucune magie n’habitait plus l’objet. Le mystère était évacué.

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Après les jouets éventrés qui n’avaient finalement rien à livrer, il y eut les oiseaux. Ils étaient le « mystère » par excellence. Mes stratégies d’approche s’étaient systématiquement soldées par des échecs. Ils étaient inaccessibles. Il s’effrayaient si vite qu’il fallait renoncer à toute approche, accepter de se tenir à bonne distance pour les observer et donc les voir mal et peu. Alors, avec mes frères, nous avions mis en œuvre ce piège à boîte grossier. Le bord d’un carton de chaussures renversé reposait sur un court bâton que nous tenions, de loin, tout au bout d’une pelote de ficelle ou de laine, allongés derrière un muret. Il n’y aurait qu’à tirer fermement pour faire sauter le bâton, basculer la boîte, et prendre l’oiseau venu picorer les miettes de pain déposées sous le piège. Mais aucun oiseau n’est jamais passé sous notre boîte. Aucun ne s’est jamais approché, ni même montré intrigué, ne serait-ce que de loin, par le festin de miettes. Mais cet échec était une heureuse issue : nous aurions été probablement déçus de parvenir à nos fins grâce à de si grossiers moyens. Ce qui représentait à nos yeux la grâce, la légèreté, la liberté, ne pouvait se laisser saisir sans mérite. Pourtant, à peu près à la même époque, nous avions fini par tenir entre nos mains plusieurs de ces oiseaux qui nous échappaient le reste du temps. C’était encore une histoire de boîte, mais boîte de toutes autres dimensions. Mes parents avaient fait construire une véranda. Les premiers temps, il ne passait pas un jour sans qu’un merle, un moineau, un rouge-queue, un chardonneret ou je ne sais quelle espèce vienne percuter les carreaux. Il y en avait parfois plusieurs dans la même journée. A partir du moment où nous avions entendu le coup sourd dans la vitre, nous disposions de quelques minutes pour ramasser la boule de plume toute engourdie, pour l’observer, avant qu’elle ne reprenne ses esprits, puis son vol, quand elle n’était pas morte. Aux faibles qui peinaient à repartir, nous prodiguions quelques soins consistant à leur faire avaler de force un peu d’eau et de pain, mais très vite, heureusement, il n’y eut plus d’oiseaux pour venir se taper aux carreaux. Ils avaient sans doute fini par intégrer la présence de ce nouvel obstacle, presque invisible, sur leur passage habituel. Ils avaient appris à le contourner, mais j’imaginais qu’ils l’avaient également signalé aux suivants, puisque plus aucun oiseau n’a jamais percuté les vitres. On pourrait supposer qu’elles étaient moins parfaitement propres, à cause du temps, mais je crois me souvenir que mon père s’attachait à les nettoyer souvent. Nous avions donc tenu, touché, même ausculté les oiseaux et nous sentions, dans nos mains, que nous n’aurions rien à faire de ces petites boules ébouriffées par le choc. Nous n’éprouvions aucun plaisir à les posséder. C’était comme si tout le fuyant, lorsqu’ils étaient dans nos mains, s’était échappé d’eux. Ils n’étaient plus ce que nous les avions espérés. Nous ne tenions qu’une absence étrange à l’intérieur des plumes. Les oiseaux restaient ce que nous n’aurions pas, ce que nous ne saisirions jamais.

Alors, il est inutile et vain, j’en suis persuadé, d’aller tordre ses pensées vers les tableaux, d’aller tenter de comprendre en parlant, écrivant parce qu’écrire et parler n’y peuvent rien. S’abstenir aurait le mérite de ne rien aggraver. Mais il ne s’agit pas d’expliquer tout à fait ni de justifier, mais tenter de toucher quelque chose en versant du regard dans les phrases – parce qu’on ne touche bien qu’en bouche. Inutile et vain, puisque tout n’est qu’histoire de contact déçu, nous l’avions appris : un oiseau reste intouchable. Alors on répète l’affût dans les tableaux, dans les phrases. Inutile et vain, mais le regard est un geste, on en suit simplement la course.

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Je revois J. face au tableau, dans l’atelier provisoire, berçant son sac de questions. J. debout, sur la photo, devant son morceau d’architecture rouge, à trois mètres, peut-être plus – aussi loin que permettent les murs en tout cas. Debout dans sa fatigue, à demander comment se sont consumées les heures passées là, les yeux perdus. On observe le faux calme que fait cette photo qu’il avait choisi d’attacher à sa lettre. Elle est, on peut le supposer, mise en scène. Il a calé l’appareil au fond de la pièce, sur le trépied, puis programmé le retardateur. Il s’est planté face au tableau dont nous avions parlé, ce morceau d’architecture rouge aux pourtours encore indécis. Le jour est déjà bas, la lumière électrique. Tout semble très net dans l’atelier, chaque objet seul et détaché. On ne sait trop si c’est par hasard ou par goût de la composition, mais J. s’est placé, tout à droite de l’image, de profil, les mains dans les poches, dans l’embrasure de la porte ouverte sur l’arrière-pièce éteinte. Tout baigne dans le clair, autour – lui fermé dans une caisse étroite et sombre. Et depuis l’obscurité de sa boîte, il scrute ce tableau qui fait face, ou plutôt son regard flotte, aspire à rejoindre ce morceau d’architecture rouge qui refuse encore de tenir et de « faire sujet ». Un paysage inachevé est fixé au mur, il fait face à l’observateur. Il occupe, à peu de chose près, le centre de l’image. La chaise, à mi distance entre J. et le tableau qui l’occupe, est orientée de telle sorte que si l’on s’y installait, on se trouverait encore face à ce deuxième tableau. L’espace se trouve crucifié par les regards – celui du peintre, le notre.

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Combien de fois s’est-il rendu à l’atelier, avec l’amère impression d’avoir gâché le peu de temps disponible ? À ne faire que scruter la toile, tourner, ranger tout autour comme pour éluder la difficulté ou se convaincre que mettre de l’ordre dans ses affaires pourrait clarifier ses idées fuyantes ou retrouver la justesse d’un geste oublié. Lorsqu’il parvient à se mettre à peindre, au bord du découragement, il traque un point de basculement. Chaque geste, chaque ajout, chaque coup de chiffon participe à cette attente fébrile. Reprenant à son compte la célèbre formule de Dufy, J. ne cesse d’« abandonner la forme envisagée au profit de ce qui se décide comme ajustement bancal. [2] » Parfois, tout se donne assez vite et sans avoir à trop lutter mais, le plus souvent, c’est un travail acharné. Une reprise patiente du tableau. Ajouts et modifications sont parfois ténus : un bleu changé, à peine amorti, quelques lignes rehaussées, des feuillages étoffés pour donner corps à ce qui restait faible – on sait que tout ne tient qu’à peu de chose. Tout lui tourne en tête, jusqu’au vertige. Ce vertige qu’on pense apercevoir dans la photo, dans son calme apparent, son immobilité.

Si le tableau n’a pas été recouvert, parce qu’on n’a pas le luxe de pouvoir sacrifier le matériel, même au plus fort de la rage, sans pouvoir l’expliquer – et cela prend parfois des semaines, des mois ou des années – on finit par atteindre une forme de satisfaction, le simple sentiment que « ça tient ! ». Fragilement, mais « ça tient ! » Pierre Soulages disait « ce que je fais m’apprend ce que je cherche », mais la leçon que l’on tire du faire n’est jamais donnée de façon distincte et définitive. Souvent, les tableaux que le peintre pensait pouvoir lâcher, quelques jours ou quelques semaines plus tôt, se trouvent désaffectés. L’espace est vidé de ce qu’il pensait y avoir tenu – parce qu’ils sont, comme nos pièges ou parois vitrées de la véranda : boîtes inaptes à saisir pleinement ce qu’on traque. Il ne reste qu’un objet vidé s’il n’est pas tout à fait mort. Ne restent que des formes atones, inconsistantes ou pleines d’afféterie, de tricherie. Des volumes dégonflés, inhabitables. Des oiseaux morts. Alors il faut reprendre le travail.

Ce que je fais, pourrait dire J., m’apprend qu’il est toujours à refaire. Et tout redevient confus. Le doute, le bercement...

Notes

[1Henri Matisse, Écrits et propos sur l’art, Hermann

[2Jérémy Liron, De l’humble usage des objets, Nuit Myrtide

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