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Liron le traversé

lundi 28 octobre 2013, par Armand Dupuy

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Plusieurs semaines qu’est parue La traversée, le dernier livre de Jérémy chez publie.net. Culpabilité de ne pas l’avoir encore ouvert, pas même parcouru, mais quelque chose poussait l’attente. Envie d’en dire quelque chose avant même de l’avoir lu, ça peut paraître paradoxal, mais le lien n’est plus à faire, alors on sait qu’il en sortira quelque chose, au moins pour soi-même. Envie d’attendre la version papier, peut-être, et la fatigue aussi qui empêchait, décourageait, le manque de temps, le reste à faire, les travaux, etc.
Puis ce matin, c’était incontournable. Et sans doute qu’aucun moment n’aurait été plus propice. Parce que la neige dehors, le froid, le gris sale des bords de routes, parce que les arbres et le repli forcé par la grippe. Et c’est là qu’un livre devient important, peut-être, quand il s’attache à un morceau de vie et qu’on ne fait plus trop la différence. On est pris, simplement, on respire avec, on doute, on essaye.
Le titre de cette note s’est avancé avant même d’entamer la lecture. Parce que c’est ainsi que j’ai toujours perçu Jérémy : un type traversé comme l’est son personnage que je n’ai jamais pris pour un autre que lui-même - peu importe si c’est une erreur. Et c’est l’image de Saint-Sébastien qui s’est imposée au fil de la lecture, un peu aidé par ce passage : « Seulement accueillir le paysage au-dedans. Il revoit ces images de saints, paume ouverte, fond doré, qu’il a croisées dans un musée de Londres et restées inexplicablement dans ses souvenirs. » L’image de Saint-Sébastien telle qu’on se la trouve en tête, martyr attaché à son poteau, qui reçoit les flèches ou... Non... qui appelle les flèches. « Il veut être « comme une paume ouverte » » écrit Jérémy de son personnage. Il en est de même pour Saint-Sébastien. Comme ses mains sont liées dans le dos, c’est son corps entier qui appelle, de toute sa blancheur, comme un paysage de neige est appelant pour nos yeux. Voilà, c’est l’image sans doute fausse et vraie que je me fais de Jérémy, ça le fera sans doute sourire et d’autres avec. Une sorte de Saint-Sébastien moderne (mais chassons l’aspect héroïque ou martyr – le propos n’est pas là... c’est la limite de toute image qu’on se donne à soi-même : les dérives innombrables qu’elle propose). Un Saint-Sébastien moderne ou encore un Jean-Louis, un Jean,Louis où le corps est paume qui convoque le monde et sa sauvagerie. Pourquoi ? Peut-être pour sentir la vie, simplement, puis prendre à défaut de comprendre. Je n’ai pas d’explication. Mais le fait que Saint-Sébastien soit lié à son poteau a son importance. Ce qui rend la traversée possible, c’est une forme d’immobilité imposée. Si le voyage nous transperce, c’est parce que nous sommes coincés dans les sièges étroits d’un bus ou dans le wagon 2ème classe d’un train, les jambes un peu repliées sous le ventre. Si la figure de Saint-Sébastien insiste, c’est aussi que la question de la mort se profile dans cette dérive. La question du suicide avec Camus cité, c’est-à-dire question suprême de vivre en se demandant comment faire taire le sans-temps qui grouille en nous, qui ronge, qui est aussi la pierre à laquelle on aiguise son regard :
« Il sent sa propre mort se dire en chaque parcelle du paysage, dans l’image même du paysage qui se donne à lui et le détache, le recule comme on recule pour mieux voir. »

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Photo : Jean-Marc Undriener



Mais laissons les quelques représentations de Saint-Sébastien qui tournent en tête. On me reprochera sans doute l’aspect trop élogieux de cette note qui met Jérémy devant son texte... Mais je ne fais pas la différence. Jérémy est à la fois le texte et ce personnage. ... Et cet l’élan n’est rien d’autre que celui d’avoir été traversé. Touché et reconnu soi-même. Pour ramasser en peu de mots ce que peut être cette traversée qui nous traverse, envie d’accoler deux morceaux de textes un peu distants dans les pages :
« Il lui semble être réduit à une mince peau prise entre deux étendues de silence, au-dedans et au-dehors. » [...] « entre les deux, un gouffre ». Ce gouffre que nous sommes à nous-même, c’est à dire un endroit de courant-d’air. Gouffre comme cette virgule qui sépare les prénoms du personnage de Jérémy qui devient lui-même cette virgule, constatant qu’il n’est pas ce qu’il s’était pensé – mais sans doute l’avait-il pré-senti. C’est une version de la Métamorphose. Et d’être relégué à cet état de virgule (une pause dans la mort, un espace vide) est une chance : les extrémités, comme ces deux bouts de prénom, sont absurdes. Comme il est absurde de chercher le début et la fin d’un corps ou les bords d’une pensée. Ce qu’on cherche, c’est à peine une inclinaison de ces espaces. « Peut-être que seules les photos penchent le monde » écrit Jérémy quand son personnage bascule la tête pour essayer de faire chavirer l’horizon. Mais l’horizon ne bouge pas. Le monde résiste à nos contorsions nombreuses. Jérémy nomme cette difficulté « butée ». C’est un mot qui revient souvent chez lui. Et sans doute que cette butée préside à la traversée. Je me rappelle qu’il m’avait posé cette butée dans une question, lors d’une lecture que j’avais faite à la bibliothèque municipale de Lyon. Je me rappelle ma réponse maladroite,... elle était inutile. Cette butée jetée comme question suffisait. Elle était un point de jonction pour nous, parce que nous passons notre temps à buter sur les choses, et les choses butent en nous. La pierre sur laquelle nous achoppons nous cloue la poitrine. Mais le privilège, c’est toujours de « voir passer la possibilité de soi ». On s’en contente.

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