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Lukman Derky | deux poèmes

jeudi 21 août 2014, par Armand Dupuy

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Je ne te veux pas Ô Liberté

Je ne t’abandonnerai pas Ô mon pays
Alors n’aie pas peur
Je ne viendrai pas à vous Ô villes de liberté
Alors n’ayez pas peur non plus
N’inspectez pas mon passeport
Ô vous employés des luxueuses ambassades
Je ne pars que pour quelques jours et ne resterai pas chez vous
Pour me délecter de Liberté
Je ne serai pas séduit par les rues propres
Ni par les fabuleux systèmes
Je ne resterai pas pour les indemnités de chômage
Ni pour les garanties de l’assurance maladie
Ni pour l’avenir prometteur des enfants
Je ne me ferai pas otage de la liberté de penser
Et la liberté d’expression ne compliquera pas
Mon chemin de retour vers l’aéroport
Les Droits de l’Homme ne m’empêcheront pas
De rentrer
Alors donne-moi donc ce visa toi employé
Car je ne resterai pas dans ton pays plus que quelques jours
Car je ne suis qu’un visiteur
Je visite ta Liberté
Je visite ta liberté d’expression
Je visite tes rues propres
Je visite tout ce que toi et tes ailleurs avez accomplis
Et ça me manquerait
Mon oppression venant de mon imagination malade me manquerait
Les barreaux des prisons fabriqués par mes ancêtres
Et dont j’ai pris soin toute ma vie me manqueraient
Le Parti Unique me manquerait
Celui que j’ai nourri par mon silence
Et dont j’ai élargi les fondations par mon immense peur
Je t’aime Ô mon pays
J’aime ton air pollué qu’ont produit mes proches et mes voisins
Et je l’embellis de ma cigarette et de la fumée du minibus qui me transporte
J’aime tes rivières sales où l’on a jeté des sacs poubelle noirs
Et les fonctionnaires de tes services
Pour qui j’ai glissé des pots de vin dans mes papiers
J’adore ma presse médiocre dans laquelle j’ai écrit maintes fois
Et notre télévision ennuyeuse sur laquelle je suis apparu heureux et fier
J’adore les statues des dirigeants sculptées par mes amis sculpteurs
Et leurs expressions célèbres que mes confrères journalistes rapportent
J’adore les responsables corrompus que je complimente à chacune de nos rencontres
Et j’aime à mourir cet aspect unique de la Liberté piétinée par les godasses
Que j’ai moi-même astiquées
Je t’aime Ô mon pays
Car tu es mon pays à moi
Je t’aime Ô ma misère
Car tu es ma misère à moi
Je ne te veux pas Ô Liberté
Je ne te veux pas
La Liberté est à ceux qui la font
Et non aux visiteurs.

Damas, 13 Juillet 2006.

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Le dernier Départ

Nous allons quitter le pays ô beau système
Nous allons emmener nos enfants, nos pères et nos mères loin du Pays Natal
Et nous n’éprouverons de nostalgie envers rien
Nous oublierons l’odeur de notre terre et de nos maisons
Nous oublierons les rues où nous aimions flâner
Nous oublierons nos histoires d’amour et nos amitiés
Nous oublierons les gifles et les étranges détentions
Nous oublierons les poèmes et les chansons
Et nous partirons
Nous oublierons vos regards obscènes sur nos belles femmes
Nous oublierons votre engagement à nous mettre en prison
Nous oublierons notre terrible recherche de liberté
Et vous ne verserez pas une larme sur notre départ
Vous allez même vous en réjouir

Mais soudain vous vous en mordrez les doigts

Parce que vous n’aurez pas su nous garder
Car qui achètera alors vos produits ? 
Qui entrera dans vos restaurants 
Et qui dormira dans vos hôtels ?
Qui utilisera vos lignes téléphoniques ?
Qui se promènera dans vos jardins ?
Et qui conversera avec ses amis avec vos mobiles 
Et enverra ses lettres de soutien à ses frères résistants ?
Et qui enverra ses enfants à vos écoles ?
Et qui se baignera dans vos mers ?
Qui priera dans vos mosquées et vos églises ?
Qui acclamera dans vos stades 
Et se taira dans vos parlements ?
Qui achètera votre pain 
Et patientera dans la foule devant vos boulangeries ?
Qui s’abonnera à vos services internet ?
Qui lira vos journaux
Et regardera vos télévisions ?
Nous oublierons tout
Mais nous nous souviendrons seulement que la patrie n’en était pas une
Mais seulement un supermarché
Où nous n’étions pas du tout citoyens
Mais de simples consommateurs.

Damas, 2006

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Ces poèmes ont été traduits par Dima Al-Abdallah.

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