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Marc Dugardin | pages de carnet

vendredi 25 octobre 2013, par Armand Dupuy

Ces extraits de carnet de Marc Dugardin sont inédits. Ils concernent la période du 11 janvier au 5 février 2013 à laquelle s’ajoute, en écho, une note du 17 décembre 2013. L’essentiel des livres de Marc Dugardin est paru aux éditions Rougerie. On peut lire des poèmes ou d’autres extraits des carnets de Marc Dugardin sur le site Recours au Poème

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Photo de Nicolas Grégoire / Kigali / été 2013

11 janvier

Rien ne se « fixe » décidément, ni dans les rêves de la nuit, ni sur la page de carnet du jour (le mot heureux hier, ou encore enthousiasme, et puis d’autres mots qui remontent comme malaise, maladresse, malentendu et quelques notes hâtives dans le train n’en sortent pas avec tout cela, brouillon que j’ai laissé en suspens).

Coïncidence : Parution de Chemin sous la neige d’Henry Bauchau. Me frappe, dans la note d’avertissement de l’éditeur : L’impossibilité de « dire » fut sans doute une des pires blessures de son existence. Mais chercher à dire (et écrire à tout prix) - vouloir faire paraître ce livre, malgré ses évidentes faiblesses – est peut-être une erreur ? J’aurai à y revenir sans doute, je le note ici, avec modestie et amitié, simplement parce que cela vient tournoyer avec les questions qui se posent à moi en ce moment.

Et une fois de plus, les coïncidences ne s’arrêtent pas là, puisque, après avoir passé un bon moment avec l’ami Jean-François hier soir, je tombe ce matin, dans « Le Flotoir » de Florence Trocmé, sur cette magnifique citation d’Aharon Appelfeld :

Mes amis fidèles qui savaient qu’un homme n’est rien d’autre qu’une pelote de faiblesse et de peur. Il ne faut pas en rajouter. S’ils ont le mot juste, ils vous le tendent comme une tranche de pain en temps de guerre, et s’ils ne l’ont pas, ils restent assis près de vous et se taisent.

[...]

13 janvier

Dans ce monde, il faut constamment fournir des preuves. Mais là où l’on doit s’aventurer, il n’y a plus de preuves (Bram Van Velde).


18 janvier

[...]

« Holding » (Winnicott), portée, portement… on revient toujours à cela, l’enfance, le manque, le creux qu’il faut pour que quelque chose prenne forme (rappel d’un texte, « la vierge au dieu manquant », que j’ai publié il y a vingt ans déjà) :

Qu’est-ce qui est arrêté dans les plis de sa robe, qui tremble au bord de ses lèvres, qui se dissimule sous la peinture blessée de son visage ? Une parole qui ne peut être dite, une absence sur laquelle nous fondons notre parole ?

22 janvier

Henry Bauchau aurait eu 100 ans aujourd’hui. Séance à l’Académie, ce soir, pas trop académique tout de même, je l’espère. Je me réjouis surtout de réentendre la musique de Pierre Bartholomée sur quelques phrases extraites de Diotime et les lions.

Le tonus revient peu à peu (les hauts et les bas, c’est comme ça, il faut les accepter, seulement essayer de rendre le choc moins violent lorsqu’on est dans le sens de la descente). Et il y a un feu à partager ce matin, celui que Nicolas nous (Armand et moi) envoie en photo, de Kigali.

Chez Jean Florence, hier, visite amicale (il m’a tendu le mot pour que je puisse le saisir).

Je ne viens pas trop volontiers vers mes carnets depuis le début de l’année. Peu de souvenirs de rêves, il est vrai (cette « mèche »)… Et priorité à d’autres travaux en cours (préparation des rencontres Bauchau, lectures autour de Pierre-Albert Jourdan et articles en vue aussi de ce côté). Et la balance à nouveau qui penche (et fortement) vers une non-publication de ces pages. L’envie du poème, plutôt (cette façon à la fois plus détournée et plus directe d’ « aller au but », c’est-à-dire justement de ne rien vouloir prouver, de ne rien vouloir achever, mais plutôt d’amorcer du vif, chaque fois qu’il est possible – j’écris ceci comme les mots me viennent, comme ils s’enchaînent, sans s’attarder sur eux-mêmes…)

En route vers l’Académie (formule dont l’ironie involontaire me fait bien sourire) tout à l’heure, j’irai, avec Jany, revoir l’exposition « Lionel, L’enfant bleu d’Henry Bauchau » au Musée Arts et Marges. Visite comme un geste de reconnaissance, profonde (tout comme celle d’hier) :

Heureux les déliants, ils seront déliés…

28 janvier

C’est indéniable : je ne suis pas très assidu avec mes « carnets » depuis le début de l’année. Cela n’a en réalité pas beaucoup d’importance. Ce qui s’y dépose d’ « important » pour moi, et dans l’échange avec quelques ami(e)s proches, peut très bien prendre une autre forme. L’écriture la plus « importante » (je tiens au mot, avec ses guillemets) reste pour moi celle du poème. Celle qui assume que l’on n’en est pas le maître (ni du moment où elle vient, ni du motif de son surgissement, ni de là où elle mène…), celle qui assume l’inachèvement qui la fonde.

Quant au rêve… Je tiens, chaque fois que c’est possible au réveil, à le transcrire (selon le processus de l’ « élaboration secondaire » défini par Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire de la Psychanalyse). Il est clair qu’il s’agit d’une sorte de prolongement de ce que le travail en analyse a suscité. Le rêve, moins pour le « fixer » (un leurre encore que cela) que pour en être bousculé, être gagné par son mouvement. Mais il est évident aussi qu’il n’est pas toujours facile d’insérer cet élément-là dans des pages proposées à un « public » (en tout cas pas celui, élargi, d’une publication, dont j’écarte décidément l’idée). Et pourtant il constitue très souvent l’élément déclencheur, celui qui m’amène à « ouvrir » une page de carnet…

Je ne peux nier que la réflexion autour du dernier livre d’Henry Bauchau, nourrie d’ailleurs par mon échange avec Jean Florence, vient renforcer mes scrupules (plus fortement encore qu’avec son livre précédent, « L’enfant rieur »). Je ne permets pas de porter de jugement, mais j’aurais pu me passer quant à moi de ces écrits qui me semblent piégés par la volonté, illusoire, de « tout dire » - « une fois pour toutes » ? - voire même de se justifier. Qu’Henry Bauchau reste celui qui a accepté le risque de l’écriture, son « naufrage », dont l’écriture est devenue de ce fait une adresse à l’autre, n’existant que dans ce mouvement même…

[...]

Mettant le point final au document préparatoire à mes interventions avec Myriam Watthée-Delmotte autour d’Henry Bauchau, je repensais il y a deux jours, avec une très profonde reconnaissance, à son accueil, lors de la visite que je lui ai rendue à Paris, en février 2005. Ce moment d’arrêt dans le couloir, devant le portrait de « la Sibylle », Henry soulignant, avec émotion, la ressemblance entre la toile et son modèle, puis se taisant un bon moment. Ensuite (dans mon souvenir, cela s’enchaîne), il m’a répété la phrase bien connue qu’il a précisément attribuée à Blanche Reverchon : « on peut vivre dans la déchirure, on peut très bien », a marqué une nouvelle pause et ajouté : « on peut vivre dans l’espérance, on peut très bien … l’un et l’autre sont vrais »…

30 janvier

Il y a 80 ans, jour pour jour, la prise de pouvoir (dans un premier temps « légale ») d’Hitler. Hitler et son « pouvoir de merde ». Son pouvoir tyrannique, né de ses peurs et frustrations refoulées se combinant à celles d’un un peuple. Mécanisme à la fois simple et complexe, et implacable. Et terrifiant. Je m’arrête au bord d’en dire plus…

[...]

1er février

Un peu de trac (ce n’est pas mauvais dit-on…), mais beaucoup de motivation aussi, pour la rencontre Henry Bauchau de tout à l’heure. On en est à 80 réservations, et il a fallu chercher un local plus vaste que la librairie ! Confiance, mais qui tremble. Appartenir au peuple du désastre. Ne pas en avoir honte.

Nicolas m’a envoyé une version remaniée de « d’être et de tête ». Quelques modifications et, surtout, l’ajout d’un texte supplémentaire. La suite se termine du coup sur et la douceur d’être, alors que la version précédente s’achevait sur cracher ses restes / son seul déchet d’être. Symboliquement, je clique sur « j’aime », comme on le ferait sur Facebook, pudiquement, sans commentaires, mais en y mettant la chaleur de l’amitié (que Facebook ne requiert pas forcément).

Surprise hier en lisant Le Flotoir de Florence Trocmé, un peu rapidement, au milieu du travail de ces jours-ci. Elle commente un livre de Dominique Dou et y relève, entre autres, les mots cri vertical et je songe aussitôt que j’ai écrit cela moi aussi. Oui, dans un poème en prose d’Itinéraires de la patience, publié au Cormier en 1984. Un livre auquel je ne reviens jamais, à raison sans doute. Mais j’y retrouve ce « notre chant retentit comme un cri vertical », alexandrin parfaitement cadencé, avec tout un jeu de sonorités (« en », « i », « ti », « c ») qui s’est imposé et dont, avec le recul, je ne me sens pas honteux non plus. Satisfaction modeste pour ce qui s’est glissé là comme à mon insu, et vient résonner aujourd’hui à mes oreilles, me révélant une musique à laquelle je n’avais peut-être même pas été attentif (j’écrivais un peu trop avec la tête, à cette époque, mais je me réjouis aujourd’hui de pouvoir écouter autrement, avec le corps, avec la surprise d’un plus de vie)…

2 février

Belle rencontre hier soir, autour d’Henry Bauchau – le formuler comme cela, c’est être dans le vivant (Pas un adieu, donc, mais un travail de passeur ainsi que l’écrit Myriam Watthée-Delmotte dans l’avertissement de son livre Henry Bauchau sous l’éclat de la Sibylle).

Rien de plus, sinon ce vers de lui que je recopie :

Survient que ne comprenant plus, je suis compris.

5 février

Rêves. Période décidément indigente de ce côté. Rien au réveil, ou seulement une sorte de climat, sans faits précis, sans fil narratif. Ce matin, tout de même, cela s’articule un petit peu : atelier (ou classe ?) de travail artistique. Peinture, sculpture avec toutes sortes de matériaux (à un moment, je travaille un fil de fer). Armand Dupuy est présent ou est concerné en tout cas, mais le décor du rêve est bien plus étroit que son atelier de Saint-Jean La Bussière. On manque de moyens, le matériel reste pauvre et, surtout (mise en abyme, rêve dans le rêve), comment avancer sans savoir où l’on va ? De l’art on passe … à la cuisine, car du chocolat vient se glisser dans cette « histoire ». Puis je me retrouve avec Olivier Rougerie. Il me rassure, mon livre sera très bien (pas trop luxueux – sic – comme je semble le craindre ; d’ailleurs il me fera découvrir à l’occasion le livre qu’il a publié, avec lequel Untel a obtenu le Prix Apollinaire, à moins qu’il ne s’agisse du livre avec lequel Apollinaire lui-même a obtenu tel prix ?)

A quoi bon chercher à démêler les fils d’un rêve où la difficulté même de « trouver un sens » est évoquée ? Où apparaissent les résistances sans doute, et les infantilismes, les vanités ?
(… je m’interromps, comme s’il s’agissait de marquer un silence et de m’ouvrir à ce qui, de l’extérieur, pourrait me faire bifurquer, me relancer, prolongeant ainsi ce que le rêve, au-delà ou en deçà de toute explication, dit du désir, de la poussée vers la vie… et, consultant mes courriels, je découvre un long message d’Armand ; quoi de mieux à faire, à présent, que d’y répondre ?)

Ce matin, parmi les informations, la prise de parole de cette jeune Afghane qui avait été grièvement blessée par des « Talibans ». Elle reprend résolument son combat pour le droit à l’instruction, contre l’obscurantisme. Elle témoigne pour la vie (elle qui a échappé de toute justesse à ses blessures). C’est une autre « coïncidence » qui me permet d’entendre ce qui me travaille en le décentrant de moi.

[...]

17 décembre

Je terminerai sans doute cette année dans mes carnets avec une sorte de gaucherie, ne sachant plus trop ce que je viens y faire, mais sans qu’il soit question cependant d’y renoncer définitivement (d’autant qu’ils ont « rebondi », ici ou là…)

Mais cela manque de liant, (comme mes rêves, mais c’est que je ne prends pas le temps sans doute d’en assembler les fragments, qui sont pourtant nombreux, ou que je m’en défends même un peu ?)
Notes éparses donc.

Le ciel d’hier matin méritait qu’on s’y arrête, avec ses grands pans de bleu clair, comme une toile où un peintre serait venu déposer des traits bruts, roses ou orangés. Passages d’oiseaux, petits points noirs mouvants, un peu plus loin. Et plus loin encore dans cette immensité, une sorte de lac, très fin, dans des tons plus foncés, tirant vers le violet. Palette de peintre. Armand (ou Aaron…) dans son atelier. Juste quelques touches de couleurs, pour inviter le regard à faire son travail…

Journées de clôture de l’année Bauchau à Louvain-la-Neuve. J’ai assisté à celle d’hier (et à la création de la pièce « Ceinte, d’après la Reine en Amont ». Remarquable mise en scène, faisant se succéder les mises en abyme, d’un texte qui, au départ, n’est sans doute pas vraiment « théâtral »).

J’apprends, dans une intervention au colloque, que le dieu Apollon était pour les Grecs, accessoirement à ses « fonctions » plus connues, le dieu des chemins, des voyageurs, et que son nom serait, étymologiquement, en rapport avec un verbe signifiant… s’égarer ! Le sens du chemin, ce serait donc de se perdre ? Il ne s’agit plus de prétendre savoir où l’on va, mais bien de reconnaître que ce sont les échecs, les errances, les trébuchements qui indiquent le chemin à suivre, qui « font chemin » serais-je tenté d’écrire. Et parallèlement, continuer à « créer » (à « susciter en soi » comme aimait à le dire Henry Bauchau), ce ne serait rien d’autre qu’un continuel travail de déplacement de la perte. (Se) perdre sans cesse ailleurs, c’est bien un cheminement. Une façon de délier, de ne pas s’embourber dans l’impossible.

Cette part en nous qui « déraisonne », la plus vaste, la plus inexplorée, à jamais…

Quelques mots d’une réponse que m’adresse Lucien : (…) le dieu auquel je crois (et qui ne demande pas qu’on croie en lui, ajoute-t-il) ne comble pas les vides, mais ne les vide pas d’espérance.

Mystères, bouches qui profèrent des oracles sur le bord du chemin. Les « comprendre » importe peu finalement. Les dieux nous égarent, c’est la condition que, membres de l’espèce humaine, nous partageons. Ce n’est pas rien d’être seul, et de ne plus l’être tout à fait, dans cette condition-là…

Pour balbutier de la sorte.

A la porte du délire / Déliante obscurité / L’innocence de l’oreille / Se prosterne plus profond
(Henry Bauchau)

Ce n’était pas rien non plus, sans doute, cette ligne que j’avais manqué déposer ici, il y a une semaine je crois, et puis que j’avais « censurée », avant de m’autoriser (sic) aujourd’hui à y revenir : c’est quoi, ce besoin d’être bercé ?

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