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Marcel Reynaud | La couleur, l’errance

mercredi 18 décembre 2013, par Armand Dupuy

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Ça commence avec une phrase. Le genre de phrase qu’il faut, parfois, pour s’avancer vers son propre regard alors qu’on n’y voit rien. C’est toujours quelque chose d’étrange cette planche de salut que peut faire la langue pour les yeux, ce moment de basculement. Le plus souvent, il suffit de se taire et d’observer patient. Mais quand l’une de ces phrases se présente, la couleur passe en mots, ou bien les mots versent dans la couleur. On connaît le pouvoir des correspondances, la synesthésie chère à Baudelaire dont les Voyelles colorées de Rimbaud sont un autre exemple. Ce n’est pourtant pas tout à fait ça. Il existe un moment où la parole avancée touche vraiment la couleur. Non pas qu’on parle rouge ou vert, mais on se met à penser ces couleurs au contact de son interlocuteur. Et pour lui répondre vraiment, il faudrait parler comme on pose du rouge, du vert. Faire une flaque large. Mais venons à cette phrase de Marcel Reynaud [1]. Une phrase simple pour commencer. Rouvrons la porte de l’immense atelier provisoire des Teintureries de Tarare, dans la lumière couchée mais vive d’un matin de décembre, puis notons : « Nous sommes des chiens errants. » C’est ce que me dit Marcel. Et cette phrase m’ouvre un immense territoire alors même qu’il la prononce et que j’avance à pas lents, parce que les yeux, justement, comme deux chiens perdus s’accélèrent le long d’une vaste pente rouge. Une bande à la spatule, tirée vers le bord d’un tableau qui fait face en passant la porte. Le regard s’y engouffre ; deux chiens dévalent. Et ce qui lie la couleur au mot, si brusquement, c’est peut-être l’errance partagée. Je me rends compte alors, marchant le long d’autres toiles, que l’un des enjeux de la peinture de Marcel Reynaud – et quand je parle d’enjeu, je parle bien entendu de ce qu’il vit de façon intime et intense en peignant – c’est une errance. En effet, il n’existe aucun projet dans son travail ou du moins aucun plan préalable. Quelqu’un lui demandait d’ailleurs, lors de ma première visite à l’atelier, s’il avait une idée de ce qu’il allait peindre avant de commencer un tableau. Bien entendu, il avait répondu par la négative. Nous avions déjà parlé, à cette occasion, de notre proximité de « méthode ». Méthode bien involontaire, puisqu’elle nous est naturelle. Une couleur, une forme, en appelle une autre. Il avance ainsi, de proche en proche. Le tableau se construit pendant qu’il se construit. C’est une traversée. La pensée ne devance pas le geste. De la même façon, un bout de phrase posé sur la page, ou même un seul mot qui me vient peut en appeler d’autres, de tout son poids. Au départ, c’est juste un vague besoin de se mettre à la table de travail, une poussée, puis on avance vers ce qui s’avance par échos successifs, à tâtons. Alors, il faut avoir en tête, devant les peintures de Marcel, que la somme qui se donne n’est qu’une succession. Elle est une suite de gestes tracés pour les yeux. Le tableau montre ce cheminement. Et, suivant cette piste aveuglée, nous allons vers notre propre ignorance. Il n’est pas question de s’en réjouir : l’errance, c’est simplement choisir son ignorance. La vouloir n’est pas s’en satisfaire, mais la vivre. Se donner la possibilité d’être démonté, se laisser retourner. Aucune affirmation de soi chez Marcel Reynaud. Le peintre possède pourtant une solide connaissance de la couleur et notamment des couleurs Leroux qu’il utilise. Ce qui semble essentiel, ici, n’est pas tant ce qu’on sait, la quantité de savoir dont on dispose, mais plutôt l’usage qu’on en fait. J’ai toujours été sensible à cette question de l’usage qu’on fait de ce qu’on sait. Ce savoir peut être un moyen d’affirmation. Mais on peut tout aussi bien s’en servir de simple pelle pour creuser. En ce sens, ce qu’on sait touche précisément ce qu’on ignore. C’est dans cette zone de friction que travaille Marcel. Dans cette zone indécidable ou le savoir et l’ignorance se chevauchent. Les couleurs qu’il utilise sont au service de sa seule avancée. On n’est jamais sûr de reconnaître ou même de voir ce qu’il dépose sur ses toiles. On doute même, parfois, de voir ce qu’on voit. Ce qu’on croit toucher se dérobe toujours un peu pendant qu’on l’observe. Mais, par retournement, on finit peut-être par apercevoir ce qu’on ne voyait plus. Il faudra se faire à l’idée, pourtant, de n’avoir rien appris au contact de cette peinture, puis repartir comme on est venu. Accepter de n’avoir touché que ce qu’il reste en nous d’errance. En somme, accepter d’avoir vécu sans bruit quelque chose d’essentiel.

Notes

[1Marcel Reynaud expose à l’Espace Culturel André Malraux, à Tarare, du 18 janvier au 16 mars 2013. Vernissage le 17 janvier à 18h30

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