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Marcel Reynaud, Teintureries (notes prises sur place)

mercredi 11 décembre 2013, par Armand Dupuy

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Vaste plateau des Teintureries. L’impression de n’être pas là. Froid, silence ou presque – travaux, passages derrière la cloison.
Conforté dans l’idée que la pensée s’accorde aux pas. Arpenter le plateau, commencer par ça. Commencer par marcher.
Couleurs raclées. Pente rouge. Mais que voit-on la voyant ? On ne s’y arrête pas. Pente rouge seulement qui tient la tête un moment. Juste l’impression de descendre avec.

Matin, lumière vive qui vient par la droite. Les tableaux (2,50 x 3m) semblent plus petits qu’ils ne sont.

Marcel sort, me laisse travailler. Me laisse marcher seul à côté des tableaux qui succèdent aux autres, posés contre les piliers métalliques : face, dos, face, dos...

Il dit simplement nous sommes des chiens errants et passe la porte. Les yeux, voilà, deux chiens errants et deux de plus les mains. Chiens qui partagent la couleur, doivent se la partager, quitte à la déchirer, à la déchiqueter. C’est ça, devant, des couleurs déchiquetées. Lambeaux, mais pas vraiment. La blessure est ailleurs. Ici, une forme d’apaisement.

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L’ordinateur posé sur un tabouret de plastique rouge. À droite, encore, la lumière basse, blanche. À gauche les tubes de couleurs, la planche immense palette, les gants, les pinceaux. Des bidons sur le flanc, un sceau blanc plus loin.

On se demande comment l’œil et la main s’accordent. S’ils s’accordent.

Couleurs poussées vers les bords. Traces de spatule.
On cherche des mots, on se cramponne à ceux du peintre, on essaye de retrouver ceux de la première rencontre, on essaye de revoir quelques têtes penchées qui cherchaient un sens un peu sûr. Mais il faut s’écarter, laisser venir les couleurs par les yeux.

Il y a les couleurs de tête, derrière, et celles du devant. On est pris par ce mélange subtil sans savoir démêler quoi que ce soit. Difficile de savoir ce qu’on voit, qui est aussi ce qu’on a déjà vu.

Quelques questions faibles s’avancent. On se lève, on marche.

On voudrait n’avoir que des yeux. Deux yeux sans têtes. Deux chiens seuls en flottaison. Puis trouver des mots précis pour dire ça. On n’y est pas.

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On déplace la chaise, le tabouret rouge avec. On approche cette toile qu’on avait aimé la première fois. Lumière à gauche maintenant. L’espèce de barque sur le bord droit du tableau. Un paysage brouillé. Tout s’achève en ligne nerveuses ou bien commence. Le début et la fin retrouvent leur proximité dans ce tableau. Alors finir semble ici faire moins peur.

Rouge posé, rouge qui n’est plus vraiment première pente. Comme si le tabouret sur lequel je m’appuie se trouvait soudain passé devant. Rouge presque identique du tableau. Une forme d’assise aussi. On voudrait passer avec. Respirer les verts à côté, ce calme qu’ils font.
Une sorte de fraîcheur dans le bas du dos, on tire sur la veste, on se redresse.
On finit par ne plus savoir ce qui n’appartient qu’au tableau.

Il faudrait trouver une façon d’avancer mieux. Un détachement. Laisser la chaise. Le tabouret légère caisse de résonance au bruit de touches du clavier.

Déchets peut-être. C’est ce que sont ces peintures.
Déchets du geste.

C’est-à-dire ce qu’il reste quand tout est fini.

Pouvoir de recyclage des yeux : les gestes à nouveau détachés par la vue.
Gestes de la pensée.

On insiste. On apprend pourtant la même chose qu’on oublie pendant qu’on l’apprend : on ne sait pas voir.

On n’a rien vu, rien senti, rien vécu d’autre que sa sale petite affaire.
Rien touché que ses propres tics d’œil et et langage.

On sent le froid venir.
Les doigts engourdis, l’œil s’en étonne.

On marche, on tourne, on fait quelques photos. On observe les outils, le dessin à la craie d’un enfant sur le sol.

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Toujours revenir à son propre basculement, toujours transiter par l’incertitude et la honte de l’ignorance qui devance. Toujours avec ça qu’on avance. L’espace immense, l’œil à sa mesure. Tout s’y perd. Chute lente. Soi-même en chute.

Une heure qu’on n’a pas bougé. Pas bougé dans la chute. On cherche encore à comprendre. Pas ce tableau, mais ce qu’on fait là. Ce qu’on cherche à remailler dans cette présence conjointe. On se perd une nouvelle fois.

Écart net entre la vitesse du geste – sa trace : lignes et touches nerveuses – et la lenteur avec laquelle on s’applique à rester là, ralenti par les couleurs.

Ce que peuvent les couleurs sur le temps. Le dilater, peut-être.
Un moment de répit, renouer. Le mot revient. Remède à nos pauvres vies.

Le bout des doigts de plus en plus sourd aux touches du clavier.

On s’attache aux détails pour finir.
On tourne une dernière fois. Sol fissuré, clou, couvercle de pot de confiture, tâches, mouche morte, bracelet de caoutchouc.

Tout ça pèse étrangement dans l’immensité.
Poids singulier d’avoir été vu plutôt qu’ignoré, mais chacun sera tout aussi vite oublié que vu.

Voir, ne pas voir, passer à côté.
S’asseoir en face d’un tableau. Un endroit pour le surgissement.

Quitter les lieux, quitter sa chute.
Ou ravaler, plutôt.

Chute encore au dedans – l’errance.

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Voir en ligne : Le site de Marcel Reynaud

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