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Mars 2014 (1) | peindre, voir après

lundi 3 mars 2014, par Armand Dupuy

Finalement, on a peu à dire à propos de soi-même, que ça concerne le travail d’écriture ou de peinture, à moins de ressasser. Écrire tourne autour de quelques obsessions, de quelques questions, qui se déplacent un peu, peut-être, mais très lentement. Peindre, c’est la répétition d’un même geste. Pas de grande aventure, la même et seule attente, le même espoir de « voir » quelque chose, enfin, à travers, mais sans trop savoir quoi. Ce qui peut devenir intéressant, toutefois, c’est le point de jonction avec le travail des autres, ou le point de fracture. Avec leur façon, bien souvent, d’y voir plus clair que soi.

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Caler les choses  :

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1/ Je ne suis pas peintre. Je peins depuis plus d’une quinzaine d’années. De façon irrégulière, avec des interruptions plus ou moins brèves. J’ai pensé, parfois, que j’arrêtais pour de bon ; c’est toujours revenu. J’y suis revenu. Je ne me suis jamais senti peintre, puisque je ne le suis pas. Je fais pourtant ce travail avec sérieux, j’essaye aussi d’y réfléchir avec sérieux, dans les limites de mes moyens. Parce que ça brasse des questions qui m’intéressent, qui me semblent essentielles et reliées au simple fait de traverser une vie. Parce que je relie ce travail à ces questions, tout au moins... Chacun se les pose comme il y parvient. Qui me connaît un peu sait que peindre m’est surtout une occasion de faire lien. Une façon d’être avec les autres, avec les amis, une façon d’aller rencontrer aussi (à travers les livres d’artiste manuscrits, notamment). Contrairement à ce que certains pensent, produire un discours sous forme de « notes d’atelier » – qui sont à vrai dire des « notes » tout court, puisqu’il s’agit le plus souvent de relier le travail à celui des autres, d’évoquer des lectures, plus que de centrer le propos sur mon travail d’atelier – n’est pas un subterfuge pour donner consistance à un travail artistique qui serait inexistant ou futile ou je ne sais quoi.

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J’écris des notes depuis plus d’une quinzaine d’années, de façon irrégulière, avec des interruptions plus ou moins longues, mais j’y reviens toujours. Les mettre en ligne n’est qu’une façon de s’y tenir. Les notes précèdent l’atelier, elles accompagnent, elles servent à garder des traces, à tenir ouvertes certaines questions. Questions parfois posées avec maladresse, ou trop de précipitation. Ces notes ne sont pas travaillées, elles sont juste jetées. Cet aspect non clos, non définitif, et je m’en réjouis, suscite parfois des réactions, des réponses : de la rencontre, même si c’est dans la rupture du point de vue des idées. Ces notes ne sont pas censées légitimer un travail artistique, les choses sont claires pour moi. Peindre se résume à peu de chose. Pour le dire simplement, c’est étaler de la couleur, c’est vider des pots, et avec un peu de chance parfois, voir apparaître quelque chose. Je m’en suis déjà expliqué dans d’autres notes. D’ailleurs, qui est déjà monté à l’atelier le sait : ce qu’on voit partout, c’est le travail des autres (les peintures Clarke sont retournées ou empilées sur les étagères). L’atelier est d’abord un lieu pour la tête. L’atelier est d’abord un lieu pour penser, traîner. J’y passe plus de temps à regarder, à tourner en rond, qu’à peindre. Nombreux peintres sur les murs : Georges Badin, Jérémy Liron, Éric Demelis, Aurélie Noël, Scanreigh, Cédric Demangeot, Winfried Veit,... Là haut, je pense avec les yeux. Ça donne peut-être une clé pour lire ces notes d’atelier, de comprendre ce que j’y fais vraiment. Ce ne sont pas des notes de peintre à proprement parler, même si parfois elles peuvent concerner ce que je peins.

Il est donné à tout le monde de peindre ce que je peins, mais peindre autre chose ne m’intéresse pas : ce serait précisément jouer au peintre. Il ne s’agit pourtant pas de poser trois couleurs et de se dire « un tableau est là ». Certaines toiles sont reprises 10, 15 ou 20 fois. Parfois sur plusieurs années, avant d’atteindre quelque chose qui me semble tenir, à force de superpositions et d’effacements. D’autres fois, c’est plus bref. Deux coups de pinceaux et ça semble heureux.

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2/ Je ne suis pas écrivain. J’écris depuis plus d’une quinzaine d’année. À peine plus. C’est également à cette période que j’ai commencé à peindre, à noter. À m’autoriser à inscrire tout ça dans la durée, à garder un peu, à détruire de moins en moins (sauf la peinture) en surmontant la honte associée à ces activités. J’écris depuis ces quelques années, avec sérieux. Je ne suis pas écrivain pour autant, mais je passe du temps à écrire. Je passe beaucoup de temps à ce qui ne se voit pas. Tessons est un espace tourné vers les autres et vers le plaisir lié à ces rencontres, où j’écris surtout pour les autres : les articles concernent les peintres qui m’intéressent, la rubrique Quartier libre est exclusivement prévue pour les amis. Ces notes ne sont pas, à proprement parler un « travail » d’écriture, puisque elle sont issues d’aucun autre effort que celui de noter, elle sont juste relues, corrigées - pas toujours complètement d’ailleurs. Il y a aussi la partie « promotionnelles », avec les parutions, pour dire que ça existe, dire que je suis content que ça existe, les galeries de peinture aussi, pour montrer ce qui me semble achevé, puisque c’est le seul endroit pour rassembler, pour les lointains. Tessons m’est important pour ça, pour ce lien. Mais le cœur du travail est ailleurs. C’est ce qu’on pourrait appeler poésie. J’y travaille dans le retrait – quand quelque chose est là – souvent le matin, entre 5h00 et 7h00. Parfois un peu plus tôt, parfois un peu plus tard. C’est aussi le moment des lectures (les notes de Marc Dugardin, par exemple), les courriers aux amis matinaux, avec les premières tasses de café. Marc, dans ses notes, relève d’ailleurs ces vers de Reiner Kunze, qui font écho à ces moments, dans lesquels il est question de la table simple, si chère, qui revient souvent dans les échanges, en attendant de se retrouver autour :

«  Etre là pour ceux
qui, le matin à cinq heures, boivent leur café
dans la cuisine

Appartenir aux tables simples

(…) »

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Passé 7h00, la vie. Se préparer, préparer les enfants, la route, le boulot, puis le retour, la route encore, le repas, le bain des enfants, … Et si j’en parle de plus en plus facilement, parfois avec plaisir – selon les interlocuteurs – le travail de peinture et l’écriture n’envahissent pas le quotidien. Les préoccupations qui traversent ne concernent que moi. Aucun désir, aucun besoin de les imposer à chacun, à la maison. Aucun besoin d’envahir l’espace avec l’écriture - même s’il y a toujours quelques livres manuscrits en cours qui traînent sur le bord de la fenêtre du salon, râlerait Estelle. Je me rappelle d’un entretien d’Antoine Emaz, paru dans la revue Nue (couverture bleue, je ne sais plus quel numéro) qui lui était consacrée. J’avais d’ailleurs offert ce numéro à Nicolas Grégoire, un peu humide, après une traversée de Lyon à vélo, sous une pluie battante. De mémoire, on demandait à Antoine Emaz pourquoi il n’écrivait pas de poèmes d’amour ou pourquoi le thème amoureux était exclu de son travail. Sa réponse était simple : pas besoin d’écrire où tout va bien. Je reprend cette réponse à mon compte.
Si vous vous trouvez de passer à la maison, d’ailleurs, il y a de grande chance que, si vous ne le faites pas vous-même, nous ne parlions pas de peinture ou d’écriture. Ou alors je vous parlerai de la peinture de Badin, avec conviction, je vous parlerai des journaux de Charles Juliet, des livres de Bernard Noël, etc.

Ce que je fais, je ne le fais donc pas en référence à quelques étiquettes, ces étiquettes ne m’intéressent pas même s’il m’arrive, comme chacun, presque chacun, de les manipuler. Je ne suis pas ce que je fais. Ne me viendrait pas à l’idée de dire que je suis maçon ou plaquiste parce que j’ai rénové une grande partie de la maison (ou bien je devrais désormais éviter, pour être crédible, les photos sur lesquelles on peut voir les bandes à joints de l’atelier... même si j’ai beaucoup progressé depuis), mais j’ai maçonné, j’ai plaqué. Les réseaux sociaux invitent massivement à être ceci ou cela, à jongler avec ces étiquettes sans nuances, comme s’il fallait à tout prix être quelque chose pour exister. Peindre, écrire m’intéressent. Faire route avec les amis, à travers ces chemins m’intéresse. Et ça ne peut se faire qu’avec une poignée de personnes. Je suis toujours très avide de rencontres, ce qui ne m’empêche pas de savoir que, le gros du chemin, je ne le fais qu’avec deux ou trois personnes.

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Je suis toujours heureux quand quelqu’un parle favorablement du travail accompli, toujours affecté quand c’est le contraire. Mais toujours conscient que, l’un ou l’autre avis ne change rien, on ne peut que le constater. Ça ne rend pas le travail meilleur, ça ne rend pas plus sûr de soi, ça ne détruit pas non plus. De la même façon, je me lèverai le matin, je ferai passer le café, j’en boirai deux ou trois tasses, je répondrai au courrier, le lirai, j’écrirai, je me préparerai, je préparerai les enfants, je prendrai la route, etc. Mais ça donne temporairement du courage, ou ça demande remise en cause. Ça permet de ne pas trop stagner.

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Nombreux dessins & peintures avec Méline. Toujours intéressant de voir ça, d’assister à cette venue, cette entrée dans les signes et les couleurs. L’été dernier, Michaël Glück me faisait remarquer que, s’il ne nous est plus possible de savoir comment nous avons vécu notre propre entrée dans le langage, il est toujours émouvant de voir nos enfants s’y avancer, progressivement, avec leurs butées, leurs difficultés, leurs découvertes. Il en va de même avec la peinture. Observer cette construction progressive de la représentation, cette manière de commencer à saisir le monde et ses idées, de commencer à développer des intentions. Voir aussi le rapport aux maladresses, aux ratés, et la joie de réussir. Ci-dessous, un soleil, un pied et une « peinture ratée » (dixit Méline).

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Parlant, aussi, le besoin d’interpréter chaque trace. On pose des couleurs, et soudain « c’est un pied ». Je ne me trouve pas si loin de ces processus : peindre, voir après.

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Pour répondre à Jean-Marc Undriener (et pas seulement), concernant les notes de février, même si j’ai déjà partiellement répondu sur Fibrillations.

Ces notes concernaient surtout certaines « guerres » de chapelles à propos du « vrai », du « faux », entre artistes, entre auteurs. Il ne s’agissait pas de définir ce qu’était un artiste (je ne me suis sans doute pas assez expliqué) et je laisse le soin de le faire à qui peut, à qui veut. Je retiens toutefois plusieurs points chez Jean-Marc, qui me semblent pistes essentielles : On peut reconnaître un artiste à sa « capacité à « parler à plus d’un ». » et ça dans la durée. J’ajouterais volontiers l’exigence vis à vis de soi-même.

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Autre point, concernant les réseaux sociaux : « Tout le monde a le droit de s’épanouir. Le discours qui me sidère et me fatigue de plus en plus, de mon côté, est bien celui-là. Tout le monde a (bien) le droit de — n’est-ce pas ? « tout le monde à le droit de créer », « tout le monde à le droit de montrer ». Et même si la question, pour le coup, ne se pose plus en ces termes, puisque tout le monde PEUT le faire, on assiste par là au meurtre de la qualité et de l’exigence minimale. De sang froid. Parce que tout le monde a le droit de -  » Qu’on le veuille ou non, tout le monde a droit de, ou devrait avoir droit de, dans ce domaine, comme de respirer, c’est indiscutable. Ensuite, libre à chacun d’entre nous de « trier » ce qui se présente à lui, en plus du tri qui se fait sans lui, avec le temps, avec ce qui tient dans la durée et qui « justement », parle à plus d’un, hors des réseaux notamment. Il est vrai que sur les réseaux, on croise – on choisit de croiser – sans distinction à peu près tout et n’importe quoi. Si on est lassé de ce flux, on peut s’en couper assez facilement. Si on choisit d’y rester, s’il y a meurtre, il est dans le regard. Regard qui ne choisit plus, pensée passive. Refuser ce meurtre, c’est l’affaire de chacun.

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On change. Ou plutôt non... on ne change pas, ou peu. Ce qui change, c’est peut-être notre façon de percevoir ce qui ne change pas en nous. Les obsessions fondatrices, les angoisses, restent les mêmes. Si quelque chose bouge, c’est peut-être l’angle d’attaque qui évolue.

4 Messages

  • Mars 2014 (1) | peindre, voir après Le 8 mars 2014 à 09:07

    Désolé l’ami de lire et de répondre aussi tard. Comme tu le sais, je suis pris dans des activités débordantes en ce moment. Ne rien faire prend un temps fou.

    Quelque chose me frappe dans certaines de tes notes, c’est que tu consacres une énergie incroyable à tout justifier. Je reconnais bien là les ravages de la psychanalyse. Tout justifier, trouver une cause à tout. Tout déterminer. C’est peut-être rassurant mais je crois que ce n’est pas nécessaire. Que tu sois (que tu te dises) peintre ou écrivain, ou que tu ne le sois pas (que tu refuses de l’être) ne change rien au fait que tu écrives ou que tu peignes. Peintre et écrivain ne sont pas des insultes, ce sont des étiquettes commodes et provisoires, des catégories, et il n’y a pas à s’en défendre si elles correspondent à ce que l’on fait, même si ce n’est pas ce que l’on fait « toute la journée »...

    Mon point de vue sur cette question a un peu évolué ces derniers temps, depuis que je suis sorti du flux, comme tu dis. Il faut se méfier je pense de cette posture qui consiste à nier le fait d’être ce que l’on fait parce que durant le temps où nous faisons ce que nous faisons, nous sommes ce que nous faisons. Je suis poète pendant tout le temps ou j’écris des poèmes. Que suis-je d’autre pendant ce temps-là ? Tu es peintre pendant que tu peins, car tu ne fais rien d’autre pendant ce temps-là. Et tu te fais plaquiste et carreleur parce que quand tu poses du placo ou du carrelage, tu es entier à ce que tu fais et tu le fais avec conviction et par nécessité. Sincèrement, en somme, et c’est bien tout ce qui compte.

    A contrario, est-ce que tu ne réponds pas volontiers que tu es enseignant quand on te demande ce que tu fais dans la vie ? Est-ce que là, ça te dérange de te coller cette étiquette ? Est-elle plus ou moins réelle, justifiée que les autres que tu refuses ? Pourtant tu n’enseignes que 24 heures par semaine. Tu peins et tu écris au moins autant. Alors ? Finalement, la dimension économique vrille la perception de ce que l’on fait. Nous avons tous un travail à côté, en marge, en parallèle, au noir, pour faire bouillir la marmite. Pourquoi est-ce celui-ci qui nous absorbe et nous définit en premier lieu ? Pourquoi semble-t-il être le seul dont le label soit légitime ? Je ne sais pas.

    Pour ce qui est de sortir des réseaux sociaux, oui, je crois que c’est ce qui m’en a fait sortir, cette incapacité à trier dedans le bon et moins bon, le mauvais et le moins mauvais dans ce flux massif. On finirait presque par s’y dissoudre. C’est ce que j’ai ressenti. Dont acte.

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    • Mars 2014 (1) | peindre, voir après Le 8 mars 2014 à 19:22, par Armand Dupuy

      Assez vrai : tendance à tout justifier, ou tout au moins justifier beaucoup. C’est comme ça. Je suppose que je fonctionne comme ça. Ravages de la psychanalyse, pas sûr. Je ne crois pas qu’une analyse (même si elle peut l’encourager, le favoriser) déclenche ce genre de chose. Je pense,à l’inverse, que si l’on va vers la psychanalyse, c’est parce qu’on a déjà ce genre de fonctionnement, ce besoin de chercher du sens, des raisons. De façon parfois vaines sans doute. Ce qui n’empêche nullement la spontanéité par ailleurs. Tu as pu voir, il y a peu, encore une fois, que je ne coupe pas les cheveux en quatre devant mon assiette ou une bonne bière.

      Pour ce qui est des étiquettes, je réitère un bout de réponse fait en privé : pas plus de facilité avec le fait d’être prof. Je fais ça, oui, j’enseigne, mais je ne me sens pas fondamentalement prof. Pas de déni, je ne dis pas que je n’écris pas, des livre existent, et puisqu’ils existent j’essaye de les défendre. Je peins, et puisque des peintures existent, je les montre, je les offre. Mais tu as raison tout de même, je dis quand même plus facilement que je suis prof, parce que ça fait partie des réponses qu’on attend de nous comme réponses possibles et pas trop saugrenues à la question « et toi, tu fais quoi ? ». Il y aurait sans doute à creuser mais on va m’accuser de trop vouloir expliquer :-)

      Je pense à l’une de tes notes sur fibrillations, à ce sujet.

      Merci d’avoir pris le temps !

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