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Mars 2014 (2) | L’exigence simple de vivre

samedi 8 mars 2014, par Armand Dupuy

L’exigence simple de vivre écrit Nicolas.
Oui, simple, pas si simple. Ça demande présence, temps, assez d’oubli de soi. Mais en aucun cas ça ne permet de faire l’économie du reste – de ce qui se pose plus bas. Juste qu’on s’interdit de faire subir ça à ceux qui nous donnent de l’air : leur donner le meilleur. On essaye.

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Notes. Le site est une « forme ouverte » pour appeler. Pour s’y tenir. Pour que la paresse ne prenne pas le dessus. Une manière de rester à flot.

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Toujours dans les pavés rouges de Bernard Noël chez POL qui, souvent, tombent des mains. Pas par manque d’intérêt. Simplement qu’une phrase, ici ou là, me jette dans la confusion, m’ouvre un « espace », une poche qui se refusait jusqu’alors : j’y reste, j’explore – la tête digresse. Lecture très lente.

«  ton vocabulaire était moins riche que ta perception qui, elle, savait reconstituer le mouvement de l’apparition dès que ta volonté le lui demandait. » (La place de l’autre, p. 73)

« que faire pour voir les choses éclore au contact de ma vue telles qu’en elles-mêmes ? » (Ibid, p.87)

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Dans un message, ce matin, on me demande pourquoi ce titre, Tessons, qui chapeaute le site. D’une certaine manière, ce sont les restes d’un blog que j’avais appelé mots_tessons, dont on n’en avait retenu que la dernière partie. Le blog n’existe plus, il contenait essentiellement des extraits de lectures en cours, des photos. En général, j’oublie à peu près tout ce que j’écris, mais me reste pourtant, de façon très précise, cette phrase qui est à l’origine du titre, ainsi que son contexte d’écriture. Phrase notée un soir, en août 2005, à Cologne, en traversant la place que surplombe la cathédrale. Il ne faisait pas tout à fait nuit, la place était presque vide – j’évitais ce lieu le reste de la journée, parce qu’il y avait une foule dansante et hurlante, attirée par les JMJ. J’avais alors la tête bien encombrée, ce n’était pas un séjour à vocation touristique. J’avais noté cette phrase ruminée, sur le carnet Moleskine que je traînais dans ma poche : mots tessons mâchés mordaient la bouche.

Chaque jour, je faisais la navette entre la clinique universitaire et des hôtels de plus en plus bon marché, puisqu’il me fallait absolument tirer sur le prix. J’avais fini le séjour dans une minuscule chambre qui devait coûter moins de 20€ la nuit, sous un toit, avec vue sur la cathédrale quand on se hissait jusqu’aux lucarnes. Chambre que j’adorais : grand calme, lit, lavabo. Le reste sur le palier. Comme je n’avais pas prévu de rester plus d’une ou deux journées en Allemagne, pensant que tout serait vite réglé, j’étais venu avec le stricte minimum. Alors je lavais ma chemise, tous les soirs, dans les lavabos. Je repartais avec, le matin, encore humide sur le dos, parfois, à traîner mes grolles dans la ville jusqu’à l’ouverture de la clinique. J’avais passé onze ou douze jours, à ne parler à personne hormis psychiatres et infirmiers, juste pour le nécessaire. Étrangement, je garde quelque chose de très fort de ce « mauvais » séjour. Notamment ces tessons. Ce que je rassemble, que j’essaye de rassembler avec mots, couleurs,...

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Avoir à mener sa vie : famille, job, etc. oblige à se décentrer fortement de ses propres préoccupations. Permet peut-être de vivre les moments de travail avec plus d’intensité. Devrait encourager à ne pas se disperser lors de ces moments (pas toujours facile pour moi). Devoir s’écarter de ces préoccupations est aussi une manière de ne pas étouffer tout à fait, d’y revenir avec moins de craintes. S’en couper, n’est pas une façon de se préserver. Sans plus savoir d’où elle sort, cette phrase de Pierre Bergounioux qui revient appuyer un peu : « On est partagé, par la force des choses ». Elle aurait pu être la première phrase de l’un de ses livres. Ces premières phrases toujours percutantes comme le relevait Jean-Claude Bourdais, dans ses « études bergouniennes ». On est partagé, on l’est tous plus ou moins. Par la force des choses, on se partage aussi.

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A la radio, dans la voiture, en roulant vers Lyon, suite de Bach pour violoncelle seul – et une autre pièce dont j’oublie le titre. Belle façon de «  secouer la vieille perruque » dit l’animateur. Sans doute, vraiment pris par ce que j’entends, en tout cas. Toujours plus facile d’écouter en voiture. Le corps se trouve orienté, transporté. Pas à tourner en rond. L’attention tenue par la route mais flottante et disponible. Rien ne vient distraire. Si j’écoute à l’atelier, souvent je suis absorbé par ce que je fais et j’oublie la musique. D’autres fois, je décroche à cause des yeux qui dévissent vers autre chose. D’autres fois encore, je me trouve littéralement submergé. Impression que le son vient tapisser le dedans du crâne, qu’il rampe dans tous les sens. Ça devient assez agressif et intrusif. En voiture, en roulant, la musique retrouve sa ligne, ne fait plus ces sortes de flaques qui m’envahissent.

Vu Jean-Marc et Fusco qui m’apportent un carton de Würm d’Ilann Vogt & Anael Chadli. Le travail d’Anael est impressionnant. L’accumulation des traits – on pourrait presque parler d’incisions tant c’est fin – provoque une sorte d’ondulation sur le papier. Certaines zones semblent se contracter, elles deviennent extrêmement denses, presque sur le point de s’effondrer tant ça serre. Ça tient bien avec les textes organiques d’Ilann. Sans les connaître encore assez bien, impression que l’un et l’autre sont des travailleurs forcenés, patients. Content d’avancer côté Centrifuges.

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Parcourant les notes de Jean-Claude Bourdais – avec nostalgie, c’était le rendez-vous quasi quotidien, souvent passionnant – envie de reprendre L’empreinte (Fata Morgana) de Pierre Bergounioux, mais impossible de remettre la main dessus. Le reprendre pour cette vignette de couverture d’Henri Cueco, notamment, ce rocher qui flotte au devant du front du marcheur. Marcheur qui porte et pousse, en plus de son propre poids qui l’accable dirait-on, ce poids d’ignoré. Bien proche de cette vignette certains jours.

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Musée Déchelette à Roanne. Au dernier étage, salles réservées à l’art africain. Parmi la cinquantaine de masques, l’un d’entre eux attire plus particulièrement l’attention. Peint d’un noir intact, orné, sur le front, d’une sculpture de petit singe rouge très vif. Me fait penser à certains dessins d’Eric Demelis, avec oiseaux ou personnages qui sortent de tête ou la prolongent. Ma dernière visite remontait à l’exposition Olivier Debré qui avait lieu dans plusieurs villes traversées par la Loire (2007). Je me rappelle une phrase cinglante dans le livre d’or : « Les radiateurs sont de toute beauté ». Phrase qui posait radicalement la question du contact avec l’oeuvre. Cherché et retrouvé dans les archives le bref texte du 9 septembre 2007, noté pendant la visite, après lecture de cette phrase. Comme s’il me l’avait fallu pour entrer plus encore chez Debré (pdf ci-joint). Une sorte de coulée.

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Retour à cette phrase : « les radiateurs sont de toute beauté » . Il me semble qu’elle illustre assez bien comment l’œuvre nous ramène au monde. Nous arrache puis nous ramène. Nous ramène à notre contact à ce qui entoure. Nous met dans cette question du contact, en tout cas. Une peinture, un dessin, un objet – même si on a la tentation d’en attendre plus qu’on ne peut recevoir, d’en attendre autre chose que ce que nous vivons de notre petite vie, quelque chose de plus grand, quelque chose qui nous dépasse – nous ramènent toujours à son seuil. De façon brutale, peut-être, pour l’auteur de cette phrase, qui n’a pas entendu du l’eau. Voir une peinture de Debré, c’est aussi simple, pourtant, que regarder passer le fleuve et ce qu’il traîne de lumière et de bouts de bois. Ou comme la cette vue furtive du fleuve qu’on a, passant le pont du Coteau, en arrivant sur Roanne – même si Debré (voir lesphotos d’atelier par François Bon) se trouve plus en amont, souvent. Regardant Debré, s’emboîtent le lien du peintre à ce fleuve, sa façon de venir travailler juste au bord, en bottes, et notre lien aux éléments : « c’est son propre rapport à l’eau et à l’air qu’on met en lecture » écrit François Bon.

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Jean-Marc : « Je me dis qu’au fond, tant qu’on en est à se dire je souffre, je vais mal, tant qu’on peut verbaliser cette souffrance, même sommairement, tant qu’on l’exprime et qu’on peut encore en identifier quelques causes, c’est que quelque chose vit encore dans le fond, lutte, résiste. »

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1 Message

  • Mars 2014 (2) | L’exigence simple de vivre Le 8 mars 2014 à 09:14, par JM

    Avoir à mener sa vie : famille, job, etc. oblige à se décentrer fortement de ses propres préoccupations.

    Tout à fait vrai. Suis pas prêt de me décentrer des miennes, c’est à craindre. Tourner en rond est le meilleur moyen pour... tourner en rond.

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