Accueil > Aaron Clarke > Notes d’atelier > Novembre 2013 | Sans bien savoir où je vais, j’ai trouvé une manière (...)

Novembre 2013 | Sans bien savoir où je vais, j’ai trouvé une manière d’avancer.

lundi 18 novembre 2013, par Armand Dupuy

JPEG - 526.1 ko

Premiers jours de « vrai » froid. L’atelier est un bon baromètre. Retrouver et traîner l’odeur du pétrole. Monter mais presque plus rien pour travailler. Pas le goût de tailler dans les bouts de carton ce matin. Simplement tourner en rond.

*

Quelques papiers sans y être. Aussitôt lâchés. Aucun avis. Simplement l’idée que c’est fait, posé.

*

Je retrouve trois feuilles de Canson coloré. Dans une autre pochette, des dessins à l’encre qui doivent dater de 2004. Je peins par dessus. Quand tout devient limité (manque de papier, de peinture), quelque chose de « spécial » peut enfin arriver. Finalement, quand les conditions sont réunies, c’est presque trop facile. On est juste comme un con, avec tout ça sur les bras, tout ça propre, bête et sans idée, sans direction. Il faut s’être rendu à un point de contrainte maximale, où il n’y a plus à choisir (plus qu’un ou deux fonds de pots, des pinceaux sales et usés qui trempent dans une eau grise parfois croupie, du mauvais papier ou des papiers déjà utilisés) pour qu’il existe une véritable « bataille ». C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles je ne suis pas à l’aise avec le beau matériel prévu pour les artistes. Quoi qu’il en soit, il faut amener le matériel à « maturité ». En faire usage pour qu’il deviennent utilisable.

Et ça fonctionne par cycles à peu près identiques et régulier.
Ça commence avec du neuf, quelques toiles, des couleurs (deux ou trois pots), quelques pinceaux, un récipient d’eau propre.
Je travaille sans égards pour la couleur, l’eau se salit peu à peu, finit par ne plus rincer les pinceaux. Je ne la change pas. Elle s’épaissit. Je peux parfois rallonger la soupe si j’ai pensé à monter une bouteille, mais je ne change pas l’eau. Idem si c’est du white spirit pour la glycéro ou les vernis. Chaque couleur se trouve forcément modifiée et altérée par cette soupe négligée. Les pinceaux ne sont jamais lavés, il trempent simplement.
Quand les pots de peinture sont vidés, j’abandonne tout. C’est une sorte de période du purge. L’eau s’évapore, les pinceaux sèchent. J’empile les pots sur les autres pots vides, je dépose les pinceaux dans le seau de pinceaux secs. Plus rien pendant quelques semaines. Puis un nouveau cycle commence, sans trop savoir ce qui le précipite.

D’une certaine façon, une série de peinture s’achève avec l’achèvement du matériel.

JPEG - 437.7 ko
JPEG - 292.6 ko

*

Écrire, peindre, deux façon d’atteindre quelque chose (une même chose ?) mais à différents étages. Peindre, bien sûr, c’est se tenir plus bas.

*

Au réveil, je monte voir les peintures de la veille, je les décolle du plancher. La suite rythmée qu’elles font, placées côte à côte, n’est pas désagréable. Je ne trouve pas mieux pour le dire. Et ce n’est rien de plus. Une forme de plaisir. C’est assez maladroit dans l’ensemble, mais ça semble tenir. À peu de choses toutefois.

*

Difficile, après de nombreuses petites toiles, de se remettre à de plus grands formats. Piétinement et abandon. Puis je me rends compte qu’il faut se précipiter dans l’espace, l’occuper très vite. Lancer des bases, presque à grande eau. Il faut ça pour que ça tienne. Passer trop de temps, tâtonner, chercher, affaiblit considérablement. On y est trop. Pas à hésiter en faisant. Le doute autour, partout, mais pas pendant. Faire pleinement est une bonne façon de s’oublier.

*

J’ai laissé depuis plusieurs semaines cette peinture au mur. Le reste est classé ou tourné dans un coin. J’avais monté un torchon bleu sur un châssis, puis peint une sorte d’arc de cercle de façon sobre, rose sur vert. Après séchage, j’avais rabattu le trop de tissus bleu sur les côtés du châssis, ce qui donne à la toile une sorte de cadre bleu. Tout de suite j’avais pensé à une mise en scène de cette peinture avec deux dessins de Jaber qui ont des couleurs assez proches, placés à gauche et à droite, et une petite toile de Badin, pour les même raisons, que j’avais placé juste au-dessus. Cela donne un polyptyque assez étrange, que je regarde souvent. Quelques chose semble y circuler. Je suis assez persuadé que cette peinture ne vaut rien sans cette mise en situation. Elle a le mérite d’être un aveu : on ne travaille que relié. La solitude est une drôle de prétention. Ce qui n’empêche pas de se sentir seul.

*

Besoin de ralentir avec les livres manuscrits. Il y a eu une longue période d’avidité, d’ouverture, de découverte. Avec l’envie de répondre favorablement, de voir où ça mène. Maintenant, besoin de se concentrer sur les liens qui comptent, sur les auteurs qui me déplacent et me secouent vraiment. Avancer avec les amis, parce que ces bouts de papier sont une forme de notre conversation, creuser dans ce sens là. Le risque c’est toujours de faire pour faire. Pas d’intérêt.
En attente, depuis plusieurs mois, 8 exemplaires d’un texte de Ludovic Degroote. Aucune envie de me précipiter, même si je passerai au travail sous peu. Je crois qu’une « forme » s’est présentée, puis s’affirme tranquillement. Je pourrais passer sans crainte sur le papier, alors que j’étais jusque là « paralysé » et assez angoissé. Je prends cette tranquillité pour un signe positif. Non pas que je sois sûr de moi ; pas plus que du résultat. Je pense simplement être en mesure d’avancer un geste honnête. Plus que d’une forme – c’est pour cette raison que j’avais pris le soin de mettre le mot entre guillemets – je pense qu’il s’agit d’une façon d’approcher qui me soit satisfaisante. Sans bien savoir où je vais, j’ai trouvé une manière d’avancer.

*

Encore ce problème avec un grand papier : l’œil finit par reprendre les choses en main, si l’on peut dire. A partir de là, échec assuré. C’est dans le temps court et la vitesse que je trouve ce qui me semble être une forme d’honnêteté.

*

Décidément compliqué de cerner ce qu’on essaye de toute nos forces en peignant. Mais cette façon de s’absorber, de reculer en soi, de s’enfoncer défait l’idée de temps. Travailler sur un tableau, même si c’est à toute vitesse, aboli la fuite. Ça paraît bête dit comme ça. Mais c’est pourtant ce qu’on touche : un moment sans temps, un moment plein. Sans temps, sans soi. Un moment d’intensité plate. On ne touche pas des sommets. On se trouve juste un peu tranquille.

*

JPEG - 140.8 ko

Neige. Une cinquantaine de centimètres qui colle littéralement au paysage. Branches cassées, arbres couchés sur les routes. Panne d’électricité toute la journée. Bonne charge sur le toit : les joints de placo de l’atelier tous fissurés. On attend simplement.

*

Retour d’une quarantaine de BFK Rives manuscrits (au format 10 x 15 cm) destinés à un livre avorté. Peindre comme une réponse à la neige. Noir, blanc sale, gris. Commencé à couvrir.

Écrire est lent. C’est un travail maîtrisé, les textes sont tenus longtemps. Triturés puis calés avant d’être lâchés. Il faut y revenir, les oublier, les redécouvrir. Et même s’ils échappent au final, ils ont été tenus. Peindre est au contraire un travail de dépossession : lâcher avant même d’avoir tenu ce qu’on lâche.

Le poêle à pétrole tient la température à une quinzaine de degrés. Bien pour travailler. Fini avec les petits BFK Rives commencés ce matin. L’ensemble tient. Pas sûr qu’il faille refuser l’effet de somme.

*

Toujours avide de ce que notent les peintres du travail en train de se faire. Chez Jérémy : «  Il s’y fait une sorte de nœud borroméen accordant le regard, le geste, la pensée : voir, peindre ce « voir » en même temps que l’on peint ce que l’on voit, voir ce que l’on peint ou ce qui se peint dans ce même mouvement. Non, je ne sais pas ce que je fais, sinon éprouver encore cet acte de peindre, cette fabrique de visuel qui nous hante depuis longtemps sans tout à fait saisir ce qu’elle dit de ce que je vois, ce qu’elle dit de ce que je suis, ce qui travaille entre les deux. »

Je me trouve très proche. Pourtant, à la base, c’est tout autre chose. Le point de bascule, c’est la question du visuel. Chez J., il est bien question du rapport avec ce que l’on voit. Le regard est interrogé par ce qui fait face, et la manière de s’en saisir. Me concernant, le travail. Là où, chez Jérémy, le substrat (le modèle) et sa représentation (le tableau) sont distinct, chez moi, ils sont un seul endroit. Ce que je cherche à saisir, c’est la surface devant moi, pendant qu’elle change. L’objet que j’observe et que j’essaye de peindre, c’est le tableau que je suis en train de peintre. Le modèle ne précède pas sa représentation. Mais parler de représentation n’est pas juste. Représenter, c’est présenter à nouveau. Se présenter à soi-même, par ses propres moyens, ce qui fait face. Or, rien ne fait face. Ou seul une absence fait face, une forme d’errance. Quelque chose comme ça.

Mais je me sens proche de «  peindre ce « voir » » comme l’écrit Jérémy. Il s’agit bien de ce qui se trouve dans le champ du regard, de ce qu’on parvient à voir, ou de ce qui se refuse au regard.

Il faudrait vraiment déplacer tout ça pour y entendre quelque chose. Je passe à côté.

*

Il faut compter sur les mains, pour commencer. L’œil et les idées n’amorcent pas. Voir ce qui est là, tout autour, n’entraîne aucune dérive. Le voir est suffisant. S’il peut exister un écho à ce dehors, c’est surtout par le gris, le sale. Sol blanc, ciel gris ces derniers jours. D’où les réponses à la neige. Mais c’est plutôt rare.

*

Trois petites toiles sans conviction, abandonnées au froid de l’atelier.

*

JPEG - 82.6 ko

En passant à la médiathèque d’Amplepuis, découverte du travail de céramiste d’Anne Verdier. Assez impressionné et touché par de petits cubes (briques ?) sur lesquels sont fondus des amas de matière, au hasard de la cuisson. Toujours cette fascination pour ce qui se fait sans nous. Ce qu’on provoque, parce qu’il s’agit bien de mettre les matériaux « en présence », mais qui travaillent seul. Je repense à un livre lointain de Bernard Noël, Les yeux dans la couleur (étrange de me retrouver avec précision, le lieu où j’ai lu ce livre, en 2004. Un café, à Dijon, avec un grand froid dehors). Bernard observe Zao Wou Ki dans son atelier, ce dernier observe l’encre et l’eau en train de faire leur travail mutuel, sans qu’aucune intervention ne soit plus nécessaire. Il faudrait retrouver ça.

Répondre à cet article