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Octobre 2013 | peindre n’est rien de plus : vider des pots comme on écope.

mardi 29 octobre 2013, par Armand Dupuy

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Depuis fin août, pas monté à l’atelier pour autre chose que balayer, ranger ou tirer quelques livres de la charpente.

Renouer dans une forme d’urgence. Très peu de couleurs. Noir & vert / noir & rose.

Moins d’insatisfaction. Sentiment d’échec qui ne m’écrase plus tout à fait. Le travail, pourtant, n’est pas meilleur. Juste une sorte d’indifférence concernant le résultat. Cet été, j’avais déjà senti ça.

Je patauge simplement, j’essaye, j’attends que quelque chose apparaisse à force d’acharnement. Souvent rien au bout. Simple plaisir de glisse à travers les bourrelets de couleurs sales. Accumuler, multiplier les petits papiers, superposer. Atteindre une sorte de tournis. Puis tout essuyer, recommencer ou même jeter. Peu importe.

Se contenter de quelques traces sous le noir, quand ça tient – recouvrement successifs.

*

Ce qui se joue là, le langage n’y peut rien.

En commençant, aucune idée. Aucun plan. Chaque tableau est une avancée plus ou moins lente. C’est parfois très bref. On regarde glisser l’outil, la main glisse avec. On s’arrête quand on pense avoir atteint quelque chose. Quelque chose de stable, mais qui soit aussi sur le point de s’effondrer. Il faut ça, cette fragilité.

Peut-être ça qui nous arrête. Ce point où tout pourrait basculer.

*

« Dis moi comment tu cherches, je te dirais ce que tu cherches ». (Wittgenstein)

et « Ce que je fais m’apprend ce que je cherche » (Soulages)

Souvenir de lectures universitaires. Roussillon et la « rhétorique de l’influence ». A propos de L.F. Céline notamment. Ce que donne à vivre un texte lu, en terme de sensations physiques – pour le dire vite. Le style témoigne de nos agrippements.

Si l’on savait ce que l’on cherche, on l’aurait trouvé. Plus besoin de.

Le contenu n’a pas l’exclusivité du sens. Le style pour lui-même fait sens. Il est une sorte d’aveu alors que nous maîtrisons le contenu. Je parle bien de style – ce qui nous échappe, ce qui déferle sans nous – et pas de petit effets calculés, ou de procédés trop voulus. On peut donc devenir illisible par nécessité.

Idem en peinture,sans doute.

*

L’image englobe, apaise d’une certaine façon – au moins sur le coup.

*

Parlant d’apaisement, retour fréquent aux propos de BVV qui retrouvait le calme, pendant des semaines ou des mois, en faisant un tableau qu’il jugeait satisfaisant. J’ai longtemps espérer pouvoir atteindre ce genre de satisfaction... Mais peindre ne m’est pas secourable. Il a fallu le constater. A la limite, quelque chose se stabilise, s’arrête. On s’y engouffre. On souffle. La tension faiblit. Puis reviennent le doute et les questions.

On recommence.

Toujours avec l’envie d’abandonner... et l’impossibilité de le faire.

*

Se mettre au clair avec une phrase que j’ai eu. La peinture est du dedans-dehors. Pas du dedans mis dehors. Accepter de ne pas savoir où l’on se trouve en peignant, en regardant. N’avoir plus qu’une fesse sur la chaise. Le reste en chute.

*

Une simple « excrétion » dirait Jean-Marc. Besoin puis plus aucun besoin. Calme plat. Nausée si l’on insiste, écœurement, dégoût de soi-même. Le moment du travail est indécidable. Pas de rituel. À la limite la question des matériaux utilisés m’est sans importance. Idem pour les couleurs. Je commence un pot, je le vide. Parfois deux ou trois à la fois, mais peindre n’est rien de plus : vider des pots comme on écope.

Souvent de la récupération, des fonds de vernis, de lasure, de gouache scolaire, de glycéro. Des papiers mauvais.

De ce point de vue, on se trouve hors du champ artistique. Simplement vivant.
Pensée vers Charles Juliet me disant, il y a quelques années, « ceux qui prennent mon travail pour de la littérature n’ont pas compris ».
Et Beckett : « Quand on s’écoute, ce n’est pas de la littérature qu’on entend. » C’est d’ailleurs Charles Juliet qui rapportait ces propos de Beckett.

*

Peintres qui comptent. Deux toujours proche, en tête comme à l’atelier : Georges Badin, Jérémy Liron. Deux façons d’interroger le monde qui va buter dans les yeux. Chez l’un comme chez l’autre, admiration ferme pour la trajectoire. Le travail têtu, le doute qui accompagne. Chez Jérémy, l’abîme est dans le frémissement. Il faut approcher la réalité, se la raconter – la représenter. Mais raconter n’est jamais toucher. Aussi, perçoit-on par cette narration personnelle, le léger décalage entre le monde et l’idée qu’on s’en fait. J’aime reprendre cette image de la branche de cèdre, chez Adolfo Bioy Casarès, dans L’Invention de Morel, que j’ai déjà citée deux fois, par ailleurs, à propos du travail de Jérémy. Georges, c’est autre chose. L’urgence, la couleur secouée, le piétinement. Chaque image est arrachée de l’impatience.
Jérémy travaille à la verticale. Le tableau se dresse devant lui, il fait face. Georges travaille au sol, à l’horizontal, assis ou à quatre pattes. Il marche sur les toiles.

*

relire et poser ces notes de Jean-Marc...

Si le processus d’écriture est une tentative de captation de « ce qui m’arrive », il doit être, par là-même, un biais vers moi. Et me permettre d’avancer en même temps qu’il m’interroge, à mesure qu’il me pose problème. Comment être parfaitement lisible dans ces conditions, alors qu’on ne possède pas forcément soi-même les clés de ce que l’on a à dire ? Il y a un point ou on ne peut pas ou plus dire les choses autrement.

et poser ces quelques lignes de Fred Griot (2005), sans commenter

enchaîner des phrases des idées
j’ai toujours été étonné de cela, que l’on demande cela, que les éditeurs le plus souvent attendent cela, encouragent à cela, d’enchaîner des phrases, qu’elles soient logiques racontent logiquement quelque chose... poursuivent la précédente, préparent la suivante… narrent
alors que cela est tout sauf réel — écoutez dehors
ça se coupe — se recoupe parfois — saute du coq à l’âne, se perd, s’inaudible, s’épuise, s’embrouille, se fourvoie, s’interrompt, se laisse tomber, s’efface, se refoule, digresse, se perd, s’emmêle


*

E. me rapporte deux petites toiles vierges. 5 minutes pour les faire, énergiquement, quelques papiers en plus. Mêmes couleurs, formes assez proches. Le question du sens ne se joue finalement pas « pendant ». Quand on y est, on peint. À la limite, il ne faut même pas se laisser le temps de voir. Je suis incapable de penser à autre chose en peignant qu’à la peinture en train de se faire. Une forme de régression s’opère, on descend vers des niveaux de pensée inférieurs. Je suis plus attentif à la brillance, à l’épaisseur, aux transparences, par exemple, aux traces que laisse le pinceau. Une forme de contemplation. Plaisir singulier de voir deux couleurs se salir mutuellement, de baver l’une dans l’autre. L’impression de n’y être pour rien. C’est ensuite que le travail du sens intervient. Et c’est assez pénible.

*

Rangement à l’atelier. Resté planté longtemps. À regarder sur les murs. Déplacé le Christ qui reposait sur l’une des jambes de forces de la charpente pour le fixer au mur. Ça fait toujours quelque chose de planter deux clous à travers ces mains. Figure qui touche. Peints quelques Christ en croix dans la foulée, assez proche – avec étonnement – de quelques unes des petites peintures des derniers jours. Grande maladresse. Les bonnes intentions ne suffisent pas.

Et toujours en tête le long corps blanc, meurtri, couvert de plaies et de sortes de pustules, du Christ du retable d’Issenheim.

*

Relu des notes d’Alexandre Hollan (Je suis ce que je vois / 2) : « La peinture me mène là où je suis déjà ». Je ne dis pas que certains jours je n’aurais pas entendu cette phrase de façon franchement positive (peindre c’est renouer avec ce qui est là mais qu’on oublie de voir, de sentir ou d’entendre) mais aujourd’hui non. Elle plombe. On ne bouge pas d’un pouce, on n’avance pas. Tout sonne sale et faux.

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