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Octobre 2014 / Janvier 2016 | Extraits des notes

dimanche 31 janvier 2016, par Armand Dupuy

Amusé : M. me demande où je range tous les tableaux qu’elle me voit peindre...

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La tombe des jours / 30.01.16

Qu’ai-je à peindre ou montrer si ce n’est une forme d’obstination ? Cette obstination qui fera bloc, peut-être. Ou pas. La surface du tableau ne signale rien d’autre qu’une surface qui repose sur d’autres surfaces. Une accumulation de gestes vivants qui n’ont rien à communiquer, que leur mouvement. C’est simplement se voir vivant dans ses propres yeux. D’ailleurs, B. m’écrit que c’est de la vie qui se dépose sur le tableau : « Je crois que ce travail dépose de la vie, que le temps passé à faire une chose est déposé dans ladite chose et en émane sous la forme d’une présence qui impressionne celui qui s’arrête et fait face et regarde. ». Il m’écrit encore qu’il vaut mieux ne pas nommer ce que l’on fait pour ne pas l’enfermer. Mais n’est-ce pas déjà fait ? Je me rappelle aussi cette phrase de Jacques Capdeville, lâchée au téléphone, il y quelques années : « Peu importe ce qu’on peint, il s’agit de peindre. »

J’essaye d’imaginer mentalement une composition pour l’ensemble du tableau. Mais quelque chose d’effrayant à cette idée. J’avance depuis 6 mois de détails en détails, à l’intérieur de bandes étroites ou de carrés. L’ensemble n’existe qu’en tant que somme vibrante de ces détails. Aucune conception d’ensemble à priori.

À travers cette somme, il peut y avoir apparition ou n’y avoir rien du tout. Paradoxalement, il m’est plus facile de reprendre le travail et de recouvrir le tableau, de le ravaler, quand quelque chose semble avoir eu lieu. Quand rien n’est là, que tout reste à plat, je stagne. Difficile, alors, de trouver l’énergie et l’entrain pour continuer, pour recouvrir.

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Je crois avoir atteint quelque chose, ce soir – le tableau se refuse littéralement au yeux : il me semble impossible d’y trouver une parcelle où se poser tranquillement. L’accumulation des motifs n’a de cesse de déplacer le regard. Tout vibre et papillonne. Étrangement, ce mouvement, cette confusion, apportent une forme de paix intérieure. Cette paix des soirs de fatigue, lorsqu’on scrute les murs, allongé sur le lit, et que tout se brouille dans les yeux. Mais ce mouvement, justement, n’est-il pas qu’un effet de fatigue ? Fatigue bien appuyée ce soir.

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Beckett, encore : « Un dévoilement sans fin, voile derrière voile, plan sur plan de transparences imparfaites, un dévoilement vers l’indévoilable, le rien, la chose à nouveau. Et l’ensevelissement dans l’unique, dans un lieu d’impénétrables proximités, cellule peinte sur la pierre de la cellule, art d’incarnation. » (Peintres de l’empêchement)

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La forme n’est qu’un outil pour que le dépôt de couleur puisse avoir lieu. Tout ça n’est qu’une errance dans le temps. Une façon d’y passer pendant qu’il passe en nous. Cela peut être absolument décourageant. Sans séduction. Cela ne dit rien, ne montre rien, ne révèle rien. C’est faire, simplement faire en pure perte. Ça n’avance qu’à avancer, comme me le disait N.

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Neige. Émerveillement, toujours, face au paysage lentement couvert. Une sorte de réponse inattendue au travail en blanc des derniers jours. Pas sans lien avec La tombe, ce plaisir de vie couverte.

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Anael m’envoie ses notes de l’année 2014, il évoque son projet Voix, et j’y retrouve quelque chose qui me touche particulièrement, quelque chose de cette inquiétude / de cet engagement radical légué par Opalka. Il n’y a que l’achèvement d’une vie qui soit capable d’achever le travail. Anael évoque ce projet avorté : il pensait ériger un monument de 4 mètres de large par 10 mètres de haut, plus ou moins, en fonction de son espérance de vie, qui serait constitué de panneaux écrits – puis il avait abandonné, parce l’encre utilisée lors des premiers travaux, assez vite, avait subi des dommages à cause de leur exposition à lumière. Je trouve intéressant, pourtant, l’idée cet effacement. Il n’aurait pas été incohérent que les parties les plus anciennes de son « totem » aient été les moins lisibles, ou même qu’elles aient été totalement effacées, jaunies, et plus abîmée que les parties récentes. Témoignage du temps.

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Retour à l’atelier, après plusieurs semaines sans y mettre les pieds. Je me rends compte de l’absurdité de la chose, en passant du vert à la surface de La tombe . Ce sentiment d’absurdité ne tient qu’à un mot que je n’avais jusqu’alors pas placé au bon endroit. J’ai pensé pendant plusieurs mois – naïvement, mais honnêtement – que c’était un travail important. Je devais avoir en tête que l’objet lui-même pouvait avoir son importance. Or, si importance il y a, elle ne se situe qu’en ce que permet ce tableau, qu’en ce qu’il génère, insuffle. Ne comptent que cet affrontement à la toile, que ces disparitions successives.

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De moins en moins fasciné par La tombe. Ou devrais-je dire, de moins en moins fasciné par mes idées à ce sujet. C’était sans doute un cap à franchir. Un obstacle. Le tableau virtuel – le tableau d’ombre et sa lente montée – m’a d’abord fasciné. Cet objet qui n’existait que mentalement avait une sorte de pouvoir hypnotique – et sans doute qu’il fallait passer par là pour se donner le courage d’avancer. Travail plus tranquille, depuis quelques temps, moins frénétique. Plaisir pris dans ce qui est en train de se faire, de s’étaler, de bouger, de glisser sous la main, plutôt que dans l’idée de ce que cela pourrait devenir.

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Questions, encore, concernant le choix de ce motif (la bête), qui est un objet étrange. Il est à la fois repoussoir, parce que c’est une forme absolument insignifiante, complètement niaise, qui ne peut pas séduire (aucune grâce, aucune prouesse d’exécution, répétitivité) mais elle est aussi une sorte de catalyseur, un appelant. Je me trouve toujours dans cet écartèlement.

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Et si La tombe n’était finalement qu’une sorte récit de mon lien à B ? Puis je me ravise. Il y a 15 ans, quand j’ai formulé ce « vœux » d’un tableau fait de la somme de ses propres disparitions, ce lien n’existait pas encore. Mais à l’évidence, tout s’enchevêtre de façon complexe.

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Après un mois d’abandon, pour m’occuper d’à-côtés, retour au tableau. Il m’est une sorte d’éthique en acte qui rappelle que les gestes valent plus que leur résultat et qu’il n’est pas utile d’ajouter trop d’images aux images qui pullulent déjà, pas utile d’encombrer l’espace commun avec sa propre nécessité qui n’est pas nécessité de chacun. Il est encore et une sorte de memento mori : tout est voué à la disparition. Nous attendons, d’une certaine façon, notre propre recouvrement.
Dans un entretien pour La revue Le Français Aujourd’hui, Y.M. m’écrit « Plutôt que d’« image », il me semble qu’il faudrait d’ailleurs parler à ton propos de « gestes », tant ce que tu fais avec les couleurs et les matières, tout comme avec les mots, relève d’une énergie, d’une force par laquelle (c’est du moins l’expérience que peut en faire le lecteur-spectateur) le dire semble plus important que le dit, le faire plus nécessaire qu’un contenu de l’expression et de l’expérience…  » Et sans aucun doute a-t-il raison : je ne peins pas pour montrer, mais d’abord pour voir. Et voir ne peut se contenter de l’aspect statique du tableau – voir est un mouvement, les gestes le provoquent.

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Je me rends compte que les retours régulier à ce tableau me permettent d’accepter, sans trop de mal, que d’autres tableaux puissent exister sans être recouverts.

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J’ai été particulièrement pollué par les discours sur la peinture. Je commençais à peindre alors que je découvrais ces discours, ces analyses, ces commentaires. Ils m’ont incontestablement formé, m’ont aidé à comprendre un peu ce que pouvait être la peinture. Mais il me semble que j’ai pris l’un (le discours) pour l’autre (la peinture). Il me semblait tout au moins naturel que l’un et l’autre coïncident. Alors, j’essayais de peindre comme on commentait, j’essayais d’atteindre, en peignant, des idées que je me faisais de la peinture. J’étais tétanisé par le devoir que je me faisais d’atteindre une forme d’adéquation entre le moindre coup de pinceau et mes pensées. C’était chaque fois un sale échec, bien sûr. J’avais idée que, pour peindre, justement, il fallait des idées. Or, pour peindre, il me faut peindre. Je n’avais pas perçu la chose suivante, élémentaire : discours et peinture sont issus de deux pôles distincts. Du spectateur pour le premier, du peintre pour le second. Mais tout n’est pas si simple, dans la mesure où l’on est spectateur de soi-même en avançant sur la toile. Je suis en tout cas très sensible à cet aspect. Mais, quoi qu’il en soit, les idées qu’on se fait de la chose ne sont jamais qu’un récit d’après-coup. Parce que, pinceaux en main, c’est tête en pinceau qu’on avance.

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Laissant La tombe quelques temps, je n’ai pas le sentiment d’avoir abandonné. Le geste s’est répercuté sur d’autres supports, mais avec la même tension, la même patience.

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Toujours cette sorte de vibration que je cherche à voir dans le tableau. Mais, une fois qu’elle est atteinte, il faut reprendre le travail. Ce qui est atteint ne l’est plus. Ce n’est qu’un moment singulier du regard. Un tableau n’a peut-être pas le pouvoir d’atteindre durablement ce qu’il « visait » lorsqu’il était en cours.

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en relisant ces premières pages de notes, je me rends compte que je suis tombé dans l’un de mes travers. J’ai commencé à envisager un tableau qui n’existait pas. J’ai commencé à penser, à faire exister, dans la parole, dans l’écriture, dans la pensée, un tableau qui n’était qu’une virtualité, sans même de l’avoir peint. Mais pourquoi faudrait-il ravaler cette existence « virtuelle », puisqu’elle existe aussi fermement que le tableau qui se trouve devant moi. Y aurait-il quelque chose de malhonnête à ne pas repousser ces pensées. On est pétris de récits, d’inventions, des fantasmes, de faux souvenirs, de désirs qui nous constituent. On accuse certains artistes de faire reposer leurs travaux uniquement sur le vent des discours intellectualisant, discours qui recouvriraient cette lacune, ce manque, cette absence de travail. C’est bien possible. Mais qu’importe ce qu’on en pense. Je veux simplement laisser peser ces récits, ces fantasmes, qui sont aussi une forme de « ma » vérité, qui sont aussi ce qui innervent le travail. Le problème, c’est peut-être quand l’équilibre se trouve rompu, quand ces fantasmes ne sont plus reconnus comme tels et prennent le pas sur le reste. Peut-être.

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Bilan faible de l’année : à peine un pauvre centimètre atteint. Mais je ne peux me résoudre à produire de l’épaisseur en vue du cube évoqué ailleurs, qui serait le rapport idéal entre la surface et l’épaisseur du tableau. Ce cube ne restera qu’à l’état de cube mental, sans aucun doute. Je ne peux sacrifier le sens que je donne à ce travail pour cette idée séduisante.

Il m’est important de peindre avec ce cube en tête – il est une formation bien réelle, mais d’une réalité mentale, qui n’aurait sans doute jamais vu le jour sans ce travail concret sur le tableau, d’ailleurs – , mais il m’est tout aussi important de ne pas espérer atteindre son équivalent dans la réalité.

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Touché par le dernier courrier de B. qui me parle de sa difficulté à faire le deuil d’un monde ou tout se tenait : l’écriture, l’amitié, la politique, la vie.

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La bête, plus qu’un motif, est un outil, au même titre qu’une brosse ou qu’un pinceau.

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La disparition comme révélateur ?

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Comment faire entendre à quelqu’un ce qu’est la peinture, pour soi – et l’écriture – qui n’est pas de l’ordre du divertissement. Et je pense à cette expression magnifique : tuer le temps qu’on associe souvent, justement, au fait de se divertir. Or, c’est tout autre chose tuer le temps : ne pas simplement le sentir passer, mais le dilater, lui dérober quelque chose de ce qu’il nous dérobe. Je pense au dernier roman de Mathieu Brosseau (Data Transport), à paraître sous peu, à cette fameuse seconde perdue, que subit sans fin son personnage, M., cette seconde de retard définitif sur sa vie, qui est à la fois l’espace infime de l’immense souffrance, et le moteur de tout.

Peindre pour tuer le temps, peut-être bien, oui. Pour cet état particulier hors-temps.

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Visite du Palais Idéal du facteur Cheval – déjà visité il y a peut-être une dizaine d’années. Ce qui me touche particulièrement, bien entendu, c’est d’abord ce travail à l’épreuve du temps – 33 années pour bâtir le palais (de 43 à 76 ans), puis 8 nouvelles années à bâtir son tombeau, au cimetière. L’œuvre unique d’une vie. Et toujours à vif cette question : qu’est-ce que peut être une vie, quel sens lui donner ? Hypnotisé par le foisonnement des détails : toute vue d’ensemble m’est impossible, même en prenant du recul. L’édifice semble papillonner, toute sa surface comme couverte d’un battement d’ailes minuscules et vibrantes. Retour à cette expression : tuer le temps. Non pas l’annuler, mais tuer son seul passage. Devenir auteur de son propre temps. Cheval a monté un édifice de temps, c’est ce qu’on sent vibrer sur les parois du palais. Et quel plaisir d’y voir naviguer les enfants, entrer d’un côté, sortir de l’autre.

D’une toute autre façon, nous sommes allé voir les vitraux de Viallat à Aigues-Mortes. Lumière oblique qui baignait, allumait les figures des vierges et saints. Et, bien sûr, toujours très intéressé parce qu’il y a cette forme. Parce que, dès lors qu’on utilise une forme, on vous renvoie à Viallat. Comme s’il avait « confisqué » ce travail avec forme. [voir l’entretien récent avec Emmanuèle Jawad, sur Poezibao, à ce sujet.]

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Autodidacte est un mot qui ne me convient pas. Il sous entend que l’on a appris son « art » par soi-même. Or, je n’apprends rien. Il y a bien une accumulation d’expériences mais qui n’est pas de l’ordre d’un apprentissage qui permettrait de mieux faire ou de progresser. C’est juste une lente dérive. Une avancée.

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En peinture comme en écriture : comment livrer clairement à un lecteur, à un spectateur, ce qui ne l’est pas pour soi-même ?

On me reprochera le peu de souci de l’autre à peindre des tableaux mutiques ou à écrire des poèmes qui semblent sans queue ni tête. Mais, est-ce respecter autrui de ne pas prendre en compte qu’il est lui aussi un être opaque. Les opacités ne se répondent-elles pas ? Ne sommes-nous pas tous confrontés à l’incompréhensible ?

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Comme je l’expliquais à P & O, de passage aujourd’hui, il m’a fallu le temps d’admettre que je n’avais rien à peindre, rien à montrer, rien à dire, aucun message, qu’il n’y avait qu’un mouvement, qu’une tension vers cette matière, ces gestes, et ce qu’il se passait dans le regard.

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Une étude au sujet de la répétion, notamment concernant les morceaux musicaux qu’on ne cesse de réécouter, ou des films qu’on prend plaisir à revoir. Les auteurs notent que ce plaisir est issue de l’anticipation. La faculté d’anticiper les notes d’un morceau musical donneraient l’illusion d’en être soi-même l’auteur. Thèses qui rejoignent, d’une certaine façon, les observations du psychanalyste Donald Woods Winnicott qui avait théorisé le « trouver-créer », la transitionnalité, et la capacité à s’illusionner qui en découle.

D’un autre côté, retour vers les cours de René Roussillon – qui s’appuyait sur les thèses de Winnicott, rappelant dans son ouvrage Le plaisir et la répétition, (qui était la base des cours reçus à l’université, dans le grand amphithéâtre bondé, cours parfois retransmis dans un amphithéâtre voisin, sur grand écran.) que la répétition a lieu, également, dans les situations qui n’ont pas donné assez de plaisir. Ce qui n’a pu être source de plaisir suffisant se répète sans fin.

Dans ce cas là, peut-être est-il moins catastrophique de répéter le pire que de n’avoir rien vécu de bon. On s’accroche à ce qu’on peut.

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