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Pauline Catherinot | Et les regarder les fantômes

jeudi 30 octobre 2014, par Armand Dupuy

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Et. Sans détour. Tout a. Tout, sauf ce qui était là, dans la poche intérieure, derrière la couture arrachée un soir de fête. Ce qui était là n’était plus dit, mais ça existait encore dans le présent. Entre les accrocs, là, sous le fil, on sentait le passage de l’aiguille, des doigts sur le tissu. [Comme une ampoule pour que ça coule et que ça sèche] Pourtant, c’était enterré depuis - derrière les cailloux, dans un coin du jardin. Des griffures sur les bras, (je) rêvais de nos ombres dans la nuit sous un parapluie à danser et à les croquer les fruits... A croquer dans les noyaux pour sentir, dans la bouche, les morceaux de nous. (Je) rêvais des nuits sans sommeil où nous étions dans l’élan du monde. Je (rêvais) de ta peau lointaine de quelques centimètres. A peine effleurée. A peine oubliée. Je (rêvais) de tes mains qui redessinaient mes os. Je (rêvais) - Il y avait - là, dans ce temps, une révolte interne qui refusait de s’abandonner (entièrement).
Et. Dans le silence du matin (doucement) j’ai glissé en dehors du lit, pour que tu ne me laisses jamais seule, que tu ne partes jamais le premier. Il fallait bien le prendre ce risque. Parfois, il y a le spectre de tes doigts sur les cordes. La suture de cette chair dévorée éclate. On quitte sans un mot. On tourne le dos. On porte un masque d’argile. On ne s’approche plus du soleil. On se maudit soi-même. On improvise entre deux solitudes. On finit par - cette solitude parce qu’elle rassure. Parce qu’elle se construit sans toi. Sans nous. Là, sous la couture, ça se resserre et rien n’échappe à ce fil. Depuis c’est.
Et. Depuis, je peux dire que j’ai - de toutes mes forces et que c’est encore là, sous le dé, dans la petite boîte en osier. Il aurait fallu partir (vraiment). Éviter les mirages. Le prendre quand il était là, encore là, le serrer fort.

[...]

Et on ne se relève pas de suite. Et on pense que ça guérit, qu’il suffit de ne plus le voir, de briser le fil. Mais les pensées reviennent comme des rafales. Entends, je mens - Je voudrais ne rien cacher de ces visages, de ces poussières sous le tapis. Je – de toutes mes forces. Et contre elles, je ne peux rien. J’voudrais être demain. Sans arrêt demain. Pour la vivre cette journée, où tu serais autre. Une présence. Une figure de papier. Comme celle que l’on croise sous des ciels en bord de mer. Il y aurait le silence, la poitrine neuve... Vivre ces premiers instants, où ça bondit, où ça se noue, où ça grandit et où ça aime. Dans le jour, dans la beauté du jour. Pouvoir goûter la peau, une autre peau.

Entends, je joue, je voudrais te serrer fort, te dire que je, que je -Encore.

[...]

(Et) J’appartiens au clan des maudits. J’ai moi-même scellée la dalle. Il n’y a plus d’après. Une nuit, je m’endors dans tes bras. Une nuit, je me débats dans les cordes. Et il n’y a pas d’autres choix. Sur le moment. Comme une évidence. On reste dans la marge. On le regarde vivre, puis aimer. Tu es là. Presque là. Je te sens. Je te devine. Je te connais parfois mieux que toi-même.

[...]

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- Et- je ne dors plus. Jamais. Entièrement abandonnée. Sur le qui-vive. Sans cesse. Poitrine en ruine. Cité interdite. Je n’attire que les naufrages. Que les ventres qui tombent. Que les carcasses bancales. C’est tellement loin de mes rêves ou de toi. T’es beau. Tu étais beau. Dans tes éclats de voix. Certains amours n’en sont que plus forts dans - On s’enferme soi-même. On ne se doute pas un instant de tout ce que l’on peut perdre. La confiance. Le panache. L’audace. Et pourtant, il se murmure que Madame s’amuse, qu’elle est heureuse, qu’elle s’épanouit, qu’elle poétise par intermittence. Il faut la redéfinir la vie, ne pas laisser les autres nier un seul morceau de soi. Et pourtant, les détours, je les prends. On perd, dans ces moments-là, toutes capacités à dire, à réagir, ça prend du temps.

[...]

Et je frappe les touches du piano à queue. Et je frappe. Pour que ça résonne dans toute la carcasse et que le lierre rampe, grimpe et s’enroule autour de mes ongles. Pour la repeindre la femme-fleur. Sous les orages, je ne cours plus.

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