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Peter Shear - Un lieu pour infuser / A Place to infuse*

mercredi 30 octobre 2013, par Armand Dupuy

*traduction par Elodie Gassaud

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Lorsqu’il est question de reproductions – que ce soit dans des monographies, sur l’écran de nos ordinateurs ou de nos tablettes, dans le flux dense et confus d’images qui arrose nos journées – les peintres répètent que rien ne peut dispenser de la rencontre avec l’original. Bien sûr, on n’ira pas à la l’encontre de cette idée, seule la matière est capable d’attraper la lumière et ses multiples variations dans ses bourrelets, ses plis et ses stries, tandis que les reproductions blafardes et lisses n’offrent qu’une vague idée de l’objet, de sa texture, de sa couleur et trompent l’œil en faisant fi des considérations d’échelle.
Cela dit, il faut parfois une distance immense – c’est-à-dire un obstacle significatif, un océan puis la terre froncée d’un continent – entre un sujet et la peinture qui le requiert pour qu’un monde déferle entre eux. Je dois ainsi au peintre Peter Shear d’avoir redécouvert qu’il n’existe aucun passage satisfaisant sans obstacle. La formule est d’une banalité désolante, on en convient, mais il nous faut quelqu’un, chaque jour, pour nous rappeler cette évidence et nous consoler un peu d’avancer si péniblement.

Les images dont il est question sont des images au loin, presque à la dérive, malgré leur apparente proximité – on les a traînées, sur l’écran, de la cuisine à l’atelier, sous les toits, puis au jardin, dans la cour en suivant l’ombre de la maison au fil de la journée. Ces images, à vrai dire, se trouvent même deux fois loin. Une première fois, par leur nature, puisque elles souffrent de n’être que des reproductions, c’est-à-dire autre chose que ce qu’elle prétendent. Une seconde fois, parce que Peter Shear est un peintre américain – la difficulté est d’ordre géographique ! Peter réside et travaille dans la ville de Bloomington, dans l’Indiana. Et c’est à Bloomington, sans doute, que s’accumulent les petits formats, accrochés sur un mur ou serrés dans une caisse qui ne laisse apparaître que leurs tranches dégoulinantes. Et de l’impossible rencontre avec l’homme et son travail, dans un avenir proche tout au moins – c’est là notre obstacle – la pensée fait son jus. Il n’est pas neuf que les lointains nous attirent. Ils ravivent l’utopie. Le fantasme d’un lieu où l’on serait soi-même, mais différent. Présent tout en s’oubliant, sans avoir à souffrir de ce clivage, puisque tout est plus simple ailleurs On se rappelle notamment des poèmes de Carver qui faisaient forte impression : « J’aimerais pouvoir être assis sur une chaise dans un autre / pays et regarder par la fenêtre ». [1] On aimerait...

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Mais venons-en à ces toiles – ou du moins à leurs fantômes – qui obsèdent depuis plusieurs jours. Le répertoire formel de Peter Shear est élémentaire : des lignes qui bouclent ou se croisent, des points, des agencements de formes simples. Parfois de grands aplats, des étendues pâteuses creusées par d’autres couleurs (il faut toutefois garder en tête que Peter Shear évolue dans des espaces relativement étroits – en général les toiles n’excèdent pas une vingtaine de centimètres). Le peintre confiait, en 2011, dans un entretien avec Valerie Brennan pour Studio Critical, qu’il a toujours peint dans des endroits qui n’étaient pas des ateliers mais, avant tout, ses lieux de vie. Et cette contrainte ne peut qu’avoir impacté de façon cruciale son travail et son approche de la peinture. La toile est un objet posé dans le quotidien, sur la table-même où l’on mange, peut-être : « Lorsque j’ai décidé de m’atteler sérieusement au travail d’artiste, je dessinais au fusain et tout ce dont j’avais besoin, c’était une table. Quand j’ai commencé à peindre, un peu plus tard, je n’ai pas pu m’habituer au chevalet et je suis resté sur ma table. Si mon atelier n’est pas extraordinaire, ma table est formidable  ». Ainsi, la peinture de Peter Shear s’attache à traiter l’étroit, le sale, le laid, l’infime et l’intime. Elle raconte sans le faire l’achoppement simple de vivre : « j’aime l’expression maladroite qui est en phase avec mon approche de la peinture  ». Chaque peinture semble ne pas avoir plus d’importance que la tasse de café qui accompagne le réveil ou que le chat qui passe entre les jambes. Elle ne pèse pas davantage, elle participe simplement.

Et si le peintre aimerait réaliser chacune de ses toiles d’un seul jet, dans une sorte d’urgence et de geste sûr, laissant glisser sa main dans les couleurs fraîches, il faut pourtant abandonner, laisser puis reprendre. Lorsque une peinture semble satisfaisante, à l’issue d’une séance de travail, la nuit fera son œuvre explique Peter : « en quelques jours, en quelques heures, le travail meurt sur le mur ». Alors il faut recommencer, avancer sans trop savoir, tâtonner. Le rebut est un nouveau point de départ. La peinture de Peter Shear n’est pas intellectuelle et peut-être dirait-il, lui-même, qu’on ne peint pas avec des idées mais avec le gouffre de son ignorance, les manches et l’œil retroussés. Parfois, toute décision semble impossible, à cause de l’insatisfaction, du piétinement, du sentiment d’échec personnel. Mais Peter nous livre un précieux indice sur sa façon de travailler en citant Vija Celmins : « le travail est presque terminé quand il commence à repousser  ». La composition d’une toile n’est jamais le fruit d’un savoir établi. Elle est, dans le meilleur des cas, une décision prise par les yeux qui trouvent le silence d’une possibilité narrative, c’est-à-dire un lieu pour infuser. Une bassine dans la couleur où lâcher leurs épices et des saveurs oubliées. Un espace où toucher des émotions lointaines, tout simplement.

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Peter Shear ne choisit pas, il consent. Il trace et se laisse tracer par ce qui se présente à lui. Il tente de trouver les vestiges, chaque fois différents, de cette chose toujours sur le point de basculer en nous. Que l’œil s’émerveille ou qu’il se rétracte, on pourra dire enfin quelque chose a eu lieu. Et le travail de Peter permet de renouer avec ce quelque chose, le notre, et sa chute vertigineuse en nous. Ainsi, chaque toile vaut pour elle même, en tant qu’objet esthétique, mais aussi et surtout pour ce qu’elle trouve en nous, pour ce qu’elle autorise.
On l’a dit... Il nous faut quelqu’un, chaque jour, pour nous rendre les évidences moins fuyantes ; et Peter Shear s’y emploie pleinement.

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When we are talking about reproductions – either monographs or on our computer screen or our tablets PC display, or in the dense and confused flow of images which flood our days – painters repeat that nothing can exempt us from the meeting with the original. Of course, we will not go against this idea, only the material is able to catch light and its multiple variations in its rolls, its folds and ridges, while the pale and plain reproductions offer only a vague idea of the object, its texture, its color and deceive our eye, turning its nose up at scale considerations.

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This said, we need sometimes a huge distance – i.e. a significant obstacle, an ocean then the earth frowned by a continent – between a subject and the painting that requires him to get a world undulating between them. Thus, I owe to the painter Peter Shear to have rediscovered that there is no satisfying passing without any obstacle. The banality of the sentence is pitiful, we all agree, but we need someone everyday to remind us of this obviousness and comfort us to progress so painfully.

Images we are talking about are images in the distance, almost rudderless, in spite of their visible proximity – we dragged them around, on our screen, from the kitchen to the studio, under the roofs, then in the garden, in the yard, following the shadow of the house over the day. These images, to tell the truth, are two times far away. One first time, according to their nature, since they suffer to be only reproductions, that is another thing that what they pretend to be. One second time, because Peter Shear is an American painter – the difficulty is geographical ! Peter lives and works in the city of Bloomington, Indiana. And this is doubtless in Bloomington, that the small-size paintings accumulate, hung on a wall or tightened in a case that let’s see only their leaking edges. And from the impossible meeting with the man and his work, in a close future at least – here is our obstacle ! – the thought makes its juice. It is not new that the distant attract us. They revive utopia. The fantasy of a place where we would be ourselves, but different. Present but forgetting ourselves, without suffering of this split, since everything is easier elsewhere. We remember in particular these poems by Carver that impressed : “I would like to sit on a chair in another country and to look through the window.” We’d like…

But, let’s come to these paintings – or to their phantoms – that have been obsessing for several days. The formal repertoire of Peter Shear is elementary : buckling or crossing lines, dots, layout of simple shapes. Sometimes some wide tint areas, some heavy-handed stretches dug by other colors (it is however important to remember that Peter Shear evolutes in quite narrow spaces – generally the canvas do not exceed 8 inches). The painter confided, in 2011, in an interview with Valerie Brennan for StudioCritical, that he had always painted in places that were not studios but, before all, his own life places. And this constraint can only have impacted, in a crucial way, his work and his approach of the painting. The canvas is an object place in everyday life, on the table where we eat, maybe : “When I decided to get down seriously to a craftsmanship, I was drawing with a charcoal pencil and all I needed was a table. When I began painting a little while later I couldn’t get used to an easel and stayed on the table. My studio is strictly okay but my table is amazing.” Thus, Peter Shean’s painting makes every effort to deal with narrowness, dirtiness, ugliness, smallness and closeness. It relates, without doing it, the simple obstacle of life : “I like the clumsiness of speech which is more in sympathy with my approach to painting.” Each painting seems not to have more significance than the morning coffee cup or the cat passing between the legs. It does not weight more, it is simply a part of.

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And if the painter would like to realize each of his paintings in one go, in a kind of emergency and sure gesture, letting slide his hand in the fresh colors, he yet has to drop, let then start again. When a painting seems satisfying at the end of a work session, night will do its work, explains Peter : “And then over a period of hours or days the work dies on the wall”. And then, it is necessary to resume, wandering without knowing exactly, groping around. When it is pushing back, it is a new starting point. Peter Shear’s painting is not mental and maybe would he say himself than we can’t paint with ideas but with the abyss of one’s ignorance, sleeves and eye rolled up. Sometimes, no decision seems possible, because of dissatisfaction, stagnation, feeling of personal failure. But Peter confides us a precious clue on the way he works quoting Vija Celmins : “a work is nearing completion when it begins to push back”. The composition of a painting is never the result of an established knowledge. It is, in the best case, an eyes decision which find the silence of a narrative possibility, it is a place to infuse. A basin in the color where are dropped their spices and forgotten savours. A space where are touched distant emotions, quite simply.

Peter Shear does not chose, he grants. He traces and lets him be traced by what occurs to him. He attempts to find the, each time different, vestiges of this thing always on the verge of swinging in us. The eye can be amazed or retract, we can finally say that something occurs. And Peter’s work allows us to renew this something, ours, and its vertiginous fall in us. Thus, every painting is worth for itself, like an aesthetics object, but above all for what it finds in us, for what it allows.
We said it… We need someone, everyday, to help us make the evidences less fleeting ; and Peter Shear works on wholeheartedly.

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Voir en ligne : le site de Peter Shear

Notes

[1Raymon Carver, La vitesse foudroyante du passé

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