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Qui suis-je, Charlie ?

samedi 10 janvier 2015, par Armand Dupuy

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On a vu toute la journée, hier, sur facebook et ailleurs, de nombreux amis, connaissances ou simples contacts remplacer leurs têtes, celles de leurs enfants ou de leurs animaux, remplacer leurs images de profil diverses et variées par ces carrés noirs estampillées « je suis Charlie ». Bien sûr sidération puis colère, tristesse partagée. J’ai voulu réagir, utiliser cette image moi aussi, puis je me suis ravisé. Non pas que je ne me sois pas senti concerné ou même solidaire, j’étais complètement retourné, mais je n’étais pas sûr de comprendre ce que je faisais en le faisant. Mon effroi n’avait pas besoin de ça ou peut-être ne s’y reconnaissait pas. Alors j’ai pensé à un simple carré noir, comme certains l’avaient déjà fait, pour marquer la peine tout de même, sans ce message. Je l’ai fait, puis non, j’ai rapidement enlevé ce carré noir pour les mêmes raisons – je n’étais pas sûr de savoir pourquoi mettre ce carré noir, ici, si ce n’était porté par le mouvement ou par la contrainte d’une forme de pression sociale. J’ai trouvé ça bien qu’un ami artiste ait dessiné son propre carré noir, avec quelques interstices blanches qui rompait avec ces noir identiques qui pullulaient soudain. J’ai voulu le reprendre, mais c’était « à lui », je ne m’y reconnaissait pas non plus. C’était son noir, sa peine, son effroi, sa façon. Alors j’ai commencé à rédiger cette page parce que je ne trouvais aucune image capable de porter ce que je ressentais et avec laquelle je me sente en accord. Parce que très vite il y avait les questions qui tournaient en tête, aussi, et qu’il me semblait important de prendre le temps de les poser, plutôt que de foncer sur un slogan. J’ai commencé à écrire : écrire ou ne pas écrire d’ailleurs ? Envie de me taire, comme d’habitude. Ou alors écrire mais laisser ça dans les tiroirs, le faire pour moi-même. Cette page parce que tristesse, colère, incompréhension. Parce que colère redoublée par certaines réactions de circonstance, tête baissée – impression d’un joli soufflé qui retombera bientôt. Colère redoublée par le cirque de nos dirigeants qui reprennent déjà cet attentat comme outil de leurs discours. Cette page pour me clarifier donc et pour partager cet effort de clarification...

Bien sûr, il fallait descendre dans les rues, se rassembler, se serrer les coudes et plusieurs fois, et autant de fois qu’il le faudra, descendre encore, c’est évident. Pour faire front, pour se sentir un peu ensemble, réunis. Tant mieux. Mais je suis resté chez moi. Bien sûr, j’ai honte ! Mais j’aurais eu tout aussi honte d’y aller. Je parle seulement de ma honte, la mienne, je ne dis pas que ces rassemblements sont honteux. Ma honte alors, mais de quoi ? Bien sûr condamnons, condamnons, ne pas hésiter un instant à condamner, crier, se rassembler. Un pilier est attaquée de façon abjecte : notre liberté d’expression. Nous devons pouvoir rire, critiquer, provoquer, même mettre de l’huile sur le feu, parfois, sans avoir à craindre que nos vies soit menacées.

Ce qui me dérange, d’abord, dans cette soudaine vague de solidarité c’est qu’on s’offusque (à juste titre) de cet attentat sans s’être offusqué d’attentats semblables (à tort), au Nigeria, par exemple, récemment. On ne s’offusque pas non plus – de façon aussi généralisée, j’entends – que des centaines de personnes crèvent du froid chaque hiver. On me dira que ce ne sont pas des hommes qui tuent (directement) d’autres hommes... que ça n’a rien à voir, que le terrorisme est une autre affaire. Tant de morts à propos desquelles on ne s’offusque pas. Il me semble pourtant que tout ce qui attente à la vie (ou ne fait rien pour la préserver, l’aider) est une attaque d’un pilier fondamental. Alors je ne suis pas Charlie. Je refuse catégoriquement d’être Charlie, comme d’autres l’ont déjà refusé. Je refuse ce que ça signifie. Ou je refuse parce que ça ne montre rien d’autre, à mes yeux, qu’une vague effusion qui n’engage à rien pour bon nombre d’entre nous. Je n’ai pas besoin d’être Charlie pour être affecté. Je suis affecté, mais je suis pas Charlie, je ne suis pas Cabu, pas Charb, pas Tignous, pas Wolinski, puisqu’on ne parlait d’abord que de ces derniers. D’ailleurs, je ne connaissais pas Charlie Hebdo autrement qu’à travers quelques images que je voyais circuler ici ou là. Je n’avais même jamais entendu le nom de Charb ni aucun des auteurs tués, même si j’avais vu passer leurs dessins. Sauf Cabu, bien sûr, à cause du club Dorothée, et Wolinski, je ne sais plus pourquoi.

Puis on nous rebat les oreilles avec ça : « il ne faut pas faire d’amalgame ». Ne prenons pas les musulmans pour des islamistes. Mais devrait-on avoir à le dire ? J’ai parfois l’impression que c’est une façon déguisée et politiquement correcte d’espérer que ceux qui n’avaient pas encore suivi ce raccourci ne le fasse pas, parce que l’amalgame existe déjà, et ça ne date pas du 7 janvier 2015. On pourrait souhaiter, plutôt, que ceux qui l’avaient déjà fait revoient leurs positions. Parce que c’est peut-être une occasion. Parce que c’est l’une de nos pentes naturelles cette tendance à l’amalgame, cette tendance aux raccourcis pour fabriquer du sens rapidement, et pour s’épargner les questions de fond. Évitons les amalgames, évitons les confusions. D’ailleurs, qu’est-ce que ce « je suis Charlie » si ce n’est un glissement de la même espèce, une sorte d’amalgame ? N’est-ce pas un raccourci aussi simple et porteur que ce que manient les terroristes pour embrigader leurs recrues. Ne manipulent-ils pas les mêmes ficelles humaines, les mêmes attentes, les mêmes besoins primaires (se sentir aimé, se sentir uni, porté,...) pour provoquer ce qui soulève leurs membres jusqu’à l’aveuglement. Je ne compare pas celui qui descend dans la rue tirer froidement sur des hommes, et celui qui tente de partager son indignation, de crier sa colère brandissant sa pancarte « je suis Charlie ». Je me demande simplement si ces terroristes ne vivent pas ce même puissant sentiment d’être uni qui nous tient, en ce moment-même, qui nous rassemble, autour d’une cause qui nous semble juste, derrière une image aveuglante – qui permet de faire l’économie du doute, de la pensée. Supposer que des forces plus ou moins semblables, bassement humaines, y sont en jeu n’est pas relativiser ni mettre au même niveau des actes dissemblables. Je comprends bien l’empathie qui peut pousser à reprendre à son compte ce message « Je suis Charlie », on s’identifie, je m’identifie, et je comprends qu’on le crie de toutes ses forces depuis l’endroit que ça blesse en nous. Mais je ne peux pas reprendre le slogan à mon compte, pas tout à fait, ce n’est pas satisfaisant, c’est trop facile.

On sait tous que ceux qu’on traquait, qu’on vient d’ailleurs de tuer, au moment où je rédige cette page, sont issus d’une « fabrique à méchants » bien rodée. Ailleurs ( et pas si loin d’ailleurs, parce que ces gars sont de chez nous), autrement, nous aurions probablement pu être ces « méchants ». Oui, mais nous ne le sommes pas ! Ça fait la différence me dira-ton. C’est vrai. Charlie ça touche plus directement, parce que nous aurions pu être un membre de l’équipe, parce que ce que menait le journal correspond à certaines de nos valeurs... Oui, mais nous ne sommes pas non plus. Ça fait la différence. Ça fait la même différence. Dans les deux cas, nous ne sommes pas. Cette même différence est une similitude. C’est un constat bien plat, mais je crois qu’il est sérieusement temps de penser cette question de la différence, parce que c’est l’un des enjeu de ces attentats (refus de la différence, de la pensée critique, de la subversion : la tuer). Si je suis Charlie, je suis aussi Saïd, je suis aussi Chérif, je suis aussi Amedy. Parce qu’ils sont des humains, qui ont commis le plus atroce, certes, mais pas nés démons. Simplement embrigadés de la pire façon. Ailleurs, autrement, j’aurais pu être l’un ou l’autre, c’est probable. Je ne peux pas écarter cette hypothèse de façon radicale, en tout cas. Je n’excuse pas le geste. Bien au contraire, je le condamne, je le vomis. Comme de nombreuses personnes, ça m’obsède, ça me travaille depuis le début, ça continue de le faire. Mais ça me renvoie à moi-même plus qu’à ce bel élan, plus qu’à ce beau soufflé. On a butté les coupables et, j’en suis à peu près sûr, on passera vite à autre chose. Ça me renvoie aux questions concernant ce besoin de similitude (de conformité ?) que nous avons de nous sentir rassurés. Et je me dis, au passage, qu’on a peut-être laissé dévier ce mot qui nous est cher, « égalité », vers quelque chose qu’il ne dit pas. Égalité n’est pas similitude. Des êtres dissemblables sont égaux, bénéficient des mêmes droits et ce n’est pas la similitude qui conditionne l’accès à ces droits, mais le simple fait d’être vivant. C’est une autre question, mais question qui mérite d’être posée, je pense.

Je ne veux donc pas me rassurer sur mon propre compte, en étant Charlie, en étant le gentil, en faisant « bloc ». Quand je condamne les actes de ces hommes, avec eux, je condamne le pire en moi – mes petites tendances autoritaires, c’est anodin, mais ça existe. Ça ne prends pas ces formes assassines, mais ça existe, ça peut exister, c’est humain. Ou disons peut-être que c’est cet obscure travail qui sape notre humanité, en nous. Pierre Fédida dans un de ses séminaires avait parlé de déshumain, proposant ce néologisme pour éviter le terme « inhumain » qui dégage l’acte du champ de l’humanité. Alors que ça commence là, dans ce peu. Ailleurs, autrement, j’aurais pu être. Je ne m’identifie pas à ces tueurs, mais je peux entendre le pire en moi en observant leurs actes méthodiques et froids – même envie de dire je dois l’entendre. Et il me semble que, si je veux bien entendre ça, si je veux bien lutter contre, en moi d’abord, je donne le meilleur de moi-même, je commence au moins à le donner. Dire « je suis Charlie », descendre dans la rue ne suffit donc pas s’il ne s’agit que d’une réaction épidermique, ne mène à rien si l’on n’accède pas ce que ça touche en soi, plus fondamentalement. Mais faire ce que je fais là, essayer de comprendre de clarifier les choses pour soi-même ne suffit pas non plus, j’en suis persuadé.

9-10 janvier 2015

***

Jean-Marc Undriener, sur son site, Firbillations, à répondu à cette note sous forme de lettre ouverte. Il a également accepté d’accueillir, à ce même endroit, ma réponse à sa lettre.

Cet article a été rédigé « à chaud ». En tentant de clarifier un peu mes pensées, mes élans, je me suis trouvé confronté à des questions qu’on ne peut pas traiter sérieusement sans temps. Aussi, j’invite à suivre les liens qui sont proposés comme des pistes de réflexion qui me semble intéressantes. Là où le texte s’arrête, la tête et le travail continuent.

3 Messages

  • Qui suis-je, Charlie ? Le 20 janvier 2015 à 21:46, par Julien Boutonnier

    Bonjour Armand,

    pour aller dans ton sens concernant ceci que tu écris : « Si je suis Charlie, je suis aussi Saïd, je suis aussi Chérif, je suis aussi Amedy. Parce qu’ils sont des humains, »

    un texte de Pierre Legendre :

    "Pourquoi la société entière - la société des innocents - met-elle tant de passion à scruter l’assassin et à soupeser son crime, à mettre en scène, dans ce théâtre qu’est la Justice, la catastrophe de quelqu’un ?
    Parce que, à chaque crime, à chaque meurtre, nous sommes touchés au plus intime, au plus secret, au plus obscur de nous-mêmes : un bref instant, nous savons que nous pourrions être celui-là, le naufragé, un meurtrier. A chaque crime, à chaque meurtre commis, il nous faut réapprendre l’interdit de tuer.
    Voilà pourquoi les sociétés organisent des mises en scène, où se joue le duel de tous avec l’assassin.
    Jouer le duel, cela veut dire, dans la culture occidentale, un procès qui remémore, au nom de tous, la scène du meurtre accompli, et fasse en sorte que le meurtrier réponde de son acte devant tous.
    Mais savons-nous qu’un procès contre l’assassin n’est pas un règlement de comptes, mais un rituel de séparation du meurtre ? Sommes-nous assez civilisés pour le reconnaître ?
    [...]
    Répondre de son acte veut dire, pour l’assassin, qu’il se sépare de son acte de mort et, disait Dostoïevski, qui savait la cruauté de son temps, qu’il rejoigne les hommes, fût-ce au bagne."

    Pierre Legendre, L’homme en meurtrier,
    La fabrique de l’homme occidental, Mille et une nuits n129, p34

    Et mes tristesse et inquiétude de ne pas avoir entendu de voix déplorer que nos « frères » n’aient pas été jugés.

    Porte-toi bien,

    Julien

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  • Qui suis-je, Charlie ? Le 22 janvier 2015 à 12:58, par Yaëlle Herz

    Bonjour, je lis avec soulagement votre lettre - je ne sais comment nommer votre texte.

    Elle vient mettre des mots sur ce que je sentais un peu confusément, un magma d’émotions et de pensées.
    La question est bien celle là, celle de la différence et du semblable. De l’humanité et de la civilisation.
    Commen chacun de nous se fait le représentant de l’une et de l’autre, par choix et malgré soi, comment les institutions s’érigent comme rempart pour défendre et protéger et combien elles deviennent dérisoires à l’échelle individuelle quand les vides existentiels se remplissent par autre chose qu’un questionnement.
    Merci d’avoir partagé vos questions et vos réponses qui ouvrent la voie à d’autres questions.

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  • Qui suis-je, Charlie ? Le 24 janvier 2015 à 12:47, par Dominique LEHUJEUR

    Mais oui, on s’offusque, on suffoque, on s’indigne de toute cette violence. tous ou presque. mais pas ensemble.
    Là, cela s’est fait ensemble
    Tout le monde dit à la fois l’universel, « je suis Charlie », je suis femme je suis homme je suis Nigérian, je suis juif, je suis palestinien
    Tout le monde dit aussi sa singularité je suis en deuil ici ou là, bandeau noir avec ou pas des carrés blancs
    Comme d’autres je suis encore indigné dans mon coin de la terreur révolutionnaire, des guerres de conquêtes royalistes du XIXème, de la guerre 14, de la commune de la guerre de 40 et ses horreurs hors des champs de bataille dans les camps de concentration, des guerres coloniales et post coloniales, de la violente domination de l’occident, de la faible indignation devant les massacres lointains, et devant la misère proche
    Nous sommes indignés ensemble pour autrui , je suis indigné dans mon coin pour autrui, je suis indigné aussi pour ce qui m’est proche et tout ça c’est un putain de moteur (fatigant)
    alors un jour on enlève les marques du deuil pour que les vivants se respectent, pour agir chacun dans notre champ d’action et tous ensemble dès qu’il le faut. Et aussi pour faire pression à nos élus pour qu’ils ne cautionnent pas les saloperies en catimini
    Et puis quoi ?
    Quelque part se fomentent les prochaines horreurs, les petites et les grandes

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