Accueil > Armand Dupuy > Quartier libre > Roland Chopard | ÉCRIPEINDRE

Roland Chopard | ÉCRIPEINDRE

samedi 8 février 2014, par Armand Dupuy

« Dans une région unique de la pratique corporelle,
la peinture et l’écriture auraient commencé par
un même geste non figuratif et non sémique, qui
était seulement rythmé
 »

Roland Barthes

[...]

JPEG - 54.9 ko

La tentation était grande d’opérer un glissement vers cet autre mode d’expression. À force de raturages successifs, de regards sur des dispositions de résidus de mots qui perdaient leurs spécificités, l’envie avait été forte de remplacer le stylo par le pinceau. L’encre par la peinture. Un geste par un autre, pas si différent. Un geste gestuel qui semblait plus libre que toutes les séries de balbutiements, d’égarements. Un nouvel outil dans le prolongement de la voix.

Peinture d’écrivain ? Même si quelques mots demeuraient, il n’y avait plus cet assujettissement à la langue. Et c’était bien la même excitation et la même concentration sur la page. Les signes étaient bien issus de la même main.

Mais la couleur devenait un élément nouveau. Comme si l’encre noire devenait trop limitée, trop diluée. Couleurs pures sorties avec parcimonie de leurs tubes, étalées instinctivement. Comment s’était fait ce passage ? Combien de temps avait-il fallu pour qu’une gouache d’environ 10 cm x 10 cm soit finalement réalisée ?

Le temps ne comptait plus. Seule prenait de l’importance cette miniature, ce condensé de toutes les hésitations qui avaient perturbé l’écriture. La peinture, avec cette nouvelle odeur qui l’accompagnait, révélait d’autres pistes, d’autres jouissances insoupçonnées. Notamment celle de pouvoir, par un jeu de palimpsestes, donner de la vie aux couches de couleurs précédemment déposées prouvant aussi qu’un travail était déjà effectif sous la trace nouvellement posée.

La petite peinture définissait un espace complexe où l’oeil pouvait se perdre indéfiniment. C’était une sorte de synthèse entre l’abstraction (proche de Pollock) et l’appréhension du fantastique qui était né de lectures et surtout de deux paroles obsédantes : « Voir tout un monde dans un grain de sable » de William Blake » et : « à force de regarder un vieux mur on peut y voir un paysage, une bataille... » de Léonard de Vinci.

Ah, ce grain de sable, surtout, avec toutes ses potentialités. Où la voix avait-elle trouvé cette citation devenue si obsessionnelle, résonnant comme un appel lancinant à l’improvisation ? Toujours est-il qu’elle était devenue assez présente à chaque instant pour croire que tout était possible, qu’il suffisait de laisser agir l’imagination.

La persuasion opérait alors, empreinte des secrets de la création. Une savante combinaison d’impulsions et de passages à l’acte. Comme s’il suffisait de développer toutes les virtualités de quelques mots, pour parvenir à une œuvre à la fois touffue et cohérente, foisonnante et solide.

Partir d’un signe, d’une trace et tourner autour, le traverser, le masquer, le mettre en évidence ou l’effacer au prix d’un travail qui se contenterait d’obéir à des injonctions. Des injonctions qui n’avaient plus besoin des mots. Comme cela devenait soudain plus exaltant que l’écriture ! Une désobéissance à l’ordre et comme un retour à la recherche des origines des gestes. Une manière si forte de fuir l’imprécision du sens.

Le résultat semblait magique, et l’œil se promenait longtemps sur cette surface, semblait toujours découvrir de nouveaux détails. Il n’y avait pas d’ordre, mais chaque fois un itinéraire à inventer pour que de nouvelles perceptions apparaissent. Il n’y avait pas la nécessité de suivre un cheminement préétabli comme c’est le cas pour l’écriture.

JPEG - 64.9 ko

La petite gouache était pleine de protubérances, d’aspérités dues aux superpositions de couches de peinture. Elle était bien devenue avant tout ce grain de sable dans lequel on pouvait voir tout un monde. Ce n’était pourtant ni une scène, ni un paysage. Rien de figuratif. Cela était venu dans une telle frénésie. Une frénésie maîtrisée pourtant. Parce qu’elle avait été constamment triturée, recouverte, elle se retrouvait sans cesse avec de nouvelles combinaisons, et même si tout cela semblait infini, qu’il fallait deviner qu’il y avait plusieurs strates, il avait bien fallu, comme le font tous les artistes, décider à un moment précis qu’elle devait demeurer dans cet état et considérer que c’était sa forme définitive.

Peut-être était-ce cela qu’il fallait garder comme gage de vérité et de force. Comme la renonciation à vouloir représenter quelque chose de concret, à tenter de mimer des scènes réalistes. En plus du blanc dominant, comme support de la page, mais aussi comme trace volontaire, il y avait surtout des signes jaunes, rouges et noirs. Des couleurs essentielles propres à tout signifier. C’était comme une libération des carcans qui berçaient les errances antérieures. Une entrée déterminante dans l’obscurité, dans une nouvelle opacité du monde. Un monde dans lequel les anecdotes n’avaient plus d’importance. Un monde dans lequel l’imagination avait encore son rôle à jouer.

En même temps c’était résoudre ce problème de l’appréhension globale : La peinture a cet immense avantage de permettre de voir toutes ses strates d’un seul coup d’œil, le déroulement dans l’espace n’est pas possible pour celles de l’écriture. Il y a cette frustration constante dans le choix final. Le temps nécessaire à l’appréhension de
l’écriture nuit à sa spontanéité. L’espace remplaçait un temps sous-entendu.

Cette petite gouache a longtemps été une référence et comme un talisman. Parce qu’elle était à la fois la mémoire des quelques mots qui l’avaient fait naître et surtout parce qu’elle était la preuve irréfutable de tentatives de gestes qui avaient pu laisser une trace palpable. Et elle donnait aussi envie de vivre.

*

extrait de Sous la cendre, à paraître aux éditions Lettres Vives.

Voir en ligne : http://aencrages.free.fr/menu.php?p...

Répondre à cet article