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SALMO

samedi 15 février 2014, par Armand Dupuy

«  Je me sens le point d’application, très provisoire,
d’impulsions émanant d’une obscure profondeur, le
fragile théâtre d’ombres en peine dont la délivrance
se confond avec la mienne. »

Pierre Bergounioux, Conversations sur l’Isle,
William Blake & co Édit.


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Plusieurs mois que j’écoute l’album, en boucle, et que je me contente de l’écouter, alors-même qu’il me démange d’en parler. Mais ne disposant d’aucune compétence dans le domaine, d’aucun appui fiable pour me sentir à même de le faire sérieusement, il m’est difficile de quitter l’émotion – ou tout au moins de tirer de cette émotion quelque chose d’audible pour chacun – et de ne pas rester captif d’une écoute trop « effusive ». Alors, pour commencer, s’en tenir aux simples faits : Salmo est un très jeune groupe, créé en 2012 par Grégory Compagnon (guitare basse / chant) et Kévin Gouthard (batterie), puis assez vite rejoint par Olivier Guyomar (guitare), dans le retrait de la vallée d’Azergue. Grégory Compagnon est un touche-à-tout. Passionné d’archéologie, amoureux et connaisseur des rivières, pêcheur tranquille, il a été assistant d’un peintre, il est peintre lui-même. Il est tenancier, à Grandris, d’un espace qui est à la fois librairie, lieu d’expositions, de concerts, de rencontres, mais aussi l’antre où Salmo se réunit, au sous-sol, pour répéter ou composer ses morceaux. C’est dans ce même lieu, d’ailleurs, derrière les rayonnages de livres d’occasion, que le premier album a été enregistré et mixé, dans des conditions loin d’être idéales, mais qui lui donnent sans aucun doute des sonorités et des saveurs singulières.

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Dans cet album éponyme, Salmo déroule une musique narrative aux influences multiples, qui, dans des registres différents, dresse en 31 minutes le portrait d’une vie. Celle d’une truite, en tableaux successifs, de l’éclosion d’un œuf à l’agonie du poisson sous les coups de bec d’un héron.

Le thème peut paraître, au premier abord, saugrenu ou même futile, mais Salmo trace son style sans concession. L’album est nourri à la fois par les sensibilités de chacun de ses membres et par les longues heures passées par Grégory Compagnon aux abords des rivières, de l’eau jusqu’à la taille, enfoncé dans ses cuissardes, à écouter, observer, parfois à pêcher le même poisson qu’il reconnaît à quelque signe distinctif avant de le rendre à sa demeure. On serait pourtant tenté d’extrapoler ce qu’on entend-là, de rabattre cette vie sur la notre, de la superposer à notre propre expérience ainsi qu’à ce qu’on s’en raconte – comme si nos existences étaient moins anecdotiques que celle d’une truite – mais sans doute est-il trop facile et rassurant de toujours tirer la couverture à soi. Essayons de laisser Narcisse à son piège, qui ne distingue rien d’autre que sa figure angélique sur les eaux lisses, alors-même qu’il existe au-dessous tout un poissonnant charabia, qui grouille et se rie de lui, glisse entre la surface et les souches immergées, les pierres lisses.

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« L’eau nous dérobe ses secrets, écrit Pierre Bergounioux [1], ses hôtes, sous des images menteuses. La magie de la pêche tenait à ce qu’on ne voyait rien de ce qui se passait sous la surface » – En écoutant Salmo, presque systématiquement je pense à ses livres, aux séances de pêche qu’il relate dans ses carnets. Il ajoute « Chaque fois, lorsque venait le soir, je me suis demandé pourquoi rentrer. Il me semblait avoir cessé d’exister. J’étais lavé de l’existence plus ou moins distincte qui, partout ailleurs, m’incombait [...] Je suppose que les hommes qui se sont tenus près de moi, au droit de leur reflet inversé, demandaient eux aussi à la rivière d’emporter ce que leur vie avait de contraint, d’amer, d’inexpliqué. À ce moment-là, ils étaient autres ». Ainsi, gardons-nous d’alimenter nos reflets menteurs, tenons nous près de l’hôte invisible, ou même oublions-nous dans l’hôte, comme on s’efface quand le jour baisse sur les bruits du courant.

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Les tableaux s’enchaînent de l’Éclosion – qui donne à vivre des moments d’une grâce nerveuse, celle de la truite à l’affût de sa propre vie commencée – au psychédélique Norehud Nitsefel, morceaux dans lequel cette vie se trouve ravalée, semble s’effondrer sur elle-même, sous les coups de bec assassins. La vie se retire, le sens avec elle, et la voix – si rare tout au long de l’album – devient seule déchirure, chair à l’envers, ouverte. Peut-être est-ce quelque chose de ce sentiment d’abandon de soi qu’on touche en écoutant Salmo. La musique le charrie, l’emporte et paradoxalement le cheville plus fermement en nous. Il n’y a qu’à se laisser faire, qu’à se laisser revenir par les yeux : les images fusent, on retrouve les sources limpides, les bords de rivière. La truite fait sa vie puis sa mort en tête, on se contente de la suivre, au fil des scènes, qui sont aussi des poèmes sonores.

Écouter Salmo, c’est naître et mourir en une demi heure, laisser passer l’eau, son flux tendu. C’est goûter les nuées de gammares dans les remous, le corps tout de nerf et d’appétit. Mais cette musique draine aussi des sonorités plus inquiétantes, la basse lancinante creuse en soi – on suppose la truite à l’affût du moindre danger – ce sentiment d’inquiétante étrangeté, on peut le rapprocher du récit de Kafka, du réveil angoissé de Samsa qui découvre son corps métamorphosé. Inévitablement, on cède à l’écueil qu’on voulait éviter. On est devenu truite : c’est notre propre vie que nous entendons.

S’il fallait un dernier argument pour encourager quelques uns à découvrir l’album – et ça en dit long sur la façon d’envisager leur travail, il me semble – Salmo souhaite « que la musique soit un matériel pour d’autres artistes ». Leur premier album est ainsi déposé sur la plate-forme Free Music Archives, absolument libre de droit. À chacun de l’entendre et de s’en saisir.


« ma chair qui s’ouvre,
quelqu’un s’engouffre,

[...]

je suis partie me promener,
je ne sais plus rien,
ça s’éteint,

a rivière s’ouvre,
l’autre monde,

je quitte, je ne sens plus rien... »

Voir en ligne : Le site de Salmo

Notes

[1Chasseur à la manque, Le Promeneur, 2010

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