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Sète (1) | Voix Vives de Méditerrannée en Méditerrannée | Pauline Catherinot

mercredi 30 juillet 2014, par Armand Dupuy

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J’avais hésité. Je me demandais ce que j’allais bien pouvoir faire là-dedans, en recevant l’invitation au festival Voix Vives de Sète – me disant que je ne serais pas tout à fait à ma place. Finalement, je rentre sans regrets, content. Les images et les sons tournent encore en tête, nombreux – c’est une vague un peu confuse – je parcours les centaines d’images rapportées, les miennes, celles des autres, les livres,... Je rassemble tout ça, mais il est difficile de renouer avec l’intensité vécue dans le lien, l’échange, sur place, autour des tables simples des guinguettes, notamment, le soir, après la journée. Mais, au-delà de cet aspect affectif et émotionnellement dense qui n’intéresse pas grand monde, ce sont de nombreuses découvertes, de tous bords, parce que c’est la force de ce festival : rassembler les voix, leur diversité. Dans un échange récent, l’ami Vincent Tholomé m’écrivait qu’il aimait « que les voix différentes, loin de s’opposer ou de s’imposer, aient cette simplicité là : reconnaître que l’autre est en train de faire carte, même si ce n’est pas du tout celle qu’on est en train de tracer... faire carte, explorer, découvrir de l’inconnu. » Je ne peux que le suivre. Il est toutefois particulièrement difficile de rendre compte de l’ensemble de ces découvertes et d’en livrer la teneur, mais je souhaite au moins poser quelques balises, signaler des travaux, des personnes qui ont retenu mon attention.

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Première rencontre de taille, et sans doute l’une des plus fortes du festival, pour moi, c’est Pauline Catherinot. Nous ne nous connaissions qu’à travers ce que chacun déroulait à peu près quotidiennement sur Facebook, pas plus. Presque voisins, nous nous sommes fatalement serré les coudes. Nous avions échangé quelques messages, juste avant le festival, pour savoir comment chacun préparait ça, avec un peu d’inquiétude. Rencontre sur le plan humain, avant tout, mais restons-en à ce qui concerne le travail. J’ai découvert sa poésie au fil des jours, en l’écoutant, en essayant – comme pour tous les poètes présents qui m’intéressaient ou m’interrogeaient – d’assister à chacune de ses rencontres. Je m’étais également procuré son premier recueil, Papier-Carbone fraîchement paru chez Gros Textes.

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Même s’il est absurde et inutile de le faire, disons quand même que la poésie de Pauline Catherinot se situe dans l’entre deux, à la croisée des deux familles de poètes qui sont, pour y aller très caricaturalement, les performeurs et les auteurs plus « classiques ». À la croisée, donc, mais franchement nulle part, ou partout – ou peut-être « au centre » (certains comprendront !). Pauline déjoue notre vilaine tendance au classement rigide et fermé des genres – et que c’est bon ! En ouvrant Papier-Carbone, on découvre des textes chargés de multiples jeux typographiques qui, au premier abord, peuvent dérouter le lecteur. Pourtant, en persévérant, la régularité du codage se révèle, de façon assez intuitive, et c’est assez jubilatoire. On trouve ainsi des crochets, [ ] ou ] [ habités de mots, de phrases ou d’espaces plus ou moins long, des tronçons de mots en gras, des phrases grisées, des mots soulignés qui se prolongent par de longs tirets bas _____ , des slashs qui hachent la phrase, et des combinaisons plus complexes de plusieurs de ces procédés. Et même si l’on ne dispose pas du mode d’emploi pour comprendre réellement ce codage, on s’y engouffre sans peine, le code donne à vivre sa propre musique de tête, on s’y loge. De cette façon, par les yeux, Pauline Catherinot s’adresse à l’oreille, lui adresse des silences brefs ou longs, lui adresse des ruptures, des sauts, des chutes, des sons qui s’étirent longtemps dans la bouche.

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Les textes sont écrits pour la voix – ou plutôt pour les voix (Initialement, Papier-Carbone était sous-titré Partitions pour voix plurielles. Voix plurielles, peut-être, parce que des morceaux de phrases semblent ramassés dans le flux quotidien, à la volée, se greffent au texte et l’habitent, le hantent, en français, en anglais, en allemand, et le traversent). Le jeu typographique renvoie donc à un codage précis et rigoureux pour l’auteure, un codage inventé pour aider la diction – une véritable partition, il faut insister sur le mot. S’il lui avait été possible de jouer sérieusement d’un quelconque instrument, Pauline Catherinot n’en serait d’ailleurs jamais venue à la poésie. Il faut donc l’entendre. Avant tout l’entendre, mais la lire aussi, j’en suis convaincu. On trouve, en lisant ses textes, quelque chose comme une musique intime, parfois dissonante, un rythme, je le disais, qui s’engouffre à travers les signes qu’elle utilise à ses propres fins. Et, si ces textes sont avant tout « musicaux », ils sont aussi chargés. Ils sont parfois graves, d’autres fois légers ou drôles, mais toujours justes me semble-t-il. Ils assument tout à la fois leur drôlerie, leur sérieux, leur étrangeté. En ce sens, ils sont pleins.

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Le moment le plus intense fût sans doute l’intervention de Pauline à la Chapelle du quartier haut. Rencontre animée par Franck Smith qui, probablement troublé par ce travail, cette présence, avait perdu sa verve au moment de la discussion qui devait clore la rencontre. Je n’ai pu entendre que la seconde partie de la prestation de Pauline Catherinot, à cause du jeux des lectures simultanées, mais quel texte ! Une voix tout à la fois sûre et fragile, puissante et ténue et ce simple « et », ce mot minuscule, en chute, dans le grand volume noir de la chapelle, qui ponctuait le texte et donnait le vertige – avec l’écho si particulier du lieu. Une sorte de point de bascule, ce mot, auquel on se trouvait suspendu, toujours sur le point de tomber avec lui. Difficile d’en parler bien en si peu de mots. Difficile, mais dire simplement, pour finir, qu’il s’agit d’une voix qui cherche, se cherche avec honnêteté, ne cherche rien d’autres qu’une forme de justesse. Et pour ces raisons, c’est une grande claque, une découverte forte. Pauline devrait confier prochainement un texte et un enregistrement pour la rubrique Quartier libre du site, dans laquelle je n’entends rassembler que ce qui me touche et me secoue.

À suivre : Mohammed Abu Zaïd, Salah Faïk, Dani Orviz, Dominique Massaut, Claudie Lenzi, Lambert Schlechter.

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