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Tenir un site | manger la trace de l’oiseau

samedi 21 décembre 2013, par Armand Dupuy

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Vient un moment où l’on doit tenter de s’expliquer ce qu’on fait, en se disant que les autres entendront peut-être quelque chose au passage. Parce que tenir un site n’est pas anodin. Je devrais plutôt dire que cela ne va pas de soi, pour moi, et n’ira jamais de soi. Il m’a d’ailleurs fallu un certain temps pour passer le cap, me satisfaisant jusqu’alors d’un blog que j’utilisais de façon très irrégulière. Je n’avais aucune envie d’y passer du temps. C’est aussi, sans doute, cette logique d’empilement du blog qui m’a freiné, ce côté «  fosse à bitume » qu’évoquait François Bon. Cet enfoncement mou des articles. Leur disparition progressive les uns sous les autres. Un site, manifestement, c’est assez proche d’un fonctionnement de tête. Ça se ramifie. On passe d’une page à l’autre, à peu près comme on glisse d’une pensée vers l’autre. On ne sent pas – ou pas trop – l’enlisement de ce qu’on y dépose. Mais on comprend vite que ça demande un travail relativement constant pour rester vivant. Et passant la période euphorique de découverte, alors qu’on commence à prendre les rênes, à se familiariser avec l’interface, tout ce qui faisait obstacle revient dans la figure.

Ce qui ne va pas de soi, c’est le rapport qu’on entretient avec cet objet. Parce qu’il existe toujours une tension, entre l’envie de montrer ce qu’on « produit » et l’agacement, la culpabilité de se regarder trop. L’agacement d’avoir ce besoin de se voir et d’être vu. Parce que tenir un site, c’est passer du temps au contact de ces besoins primaires. C’est se regarder longtemps et attentivement. C’est venir éplucher trop souvent des statistiques de fréquentation, comme à l’époque on scrutait les signes d’intérêt et d’attention dans les yeux de ses parents. C’est pour cette raison qu’il faudrait mettre en exergue du site, parce qu’elles posent quelque chose de fondamental, ces notes de Jean-Marc Undriener. Elles ramènent au doute face à soi-même et face à l’usage qu’on peut faire... de ce qu’on fait. Et placer le site sous l’égide des dernières notes de Jean-Marc c’est aussi rappeler que, sans sa présence amicale, ce site n’existerait pas. Je renvoie, par la même occasion, vers ce texte qu’il m’a proposé pour la rubrique Quartier libre. Un texte qui n’appelle aucun commentaire et qui résonne avec cette page puisqu’il concerne l’écartèlement permanent dans lequel on tâche d’exister.

Pour en venir aux notes auxquelles je faisais allusion, voici ce qu’écrit Jean-Marc :

«  Les notes prétendent vider le journal de l’anecdote, jugée sans doute inopportune, non-noble, pour se concentrer essentiellement sur les processus de création. Sur les sensations, les impressions qui précèdent ou qui en découlent. Elle prétendent. Elle sont toujours un peu prétentieuses. Comme s’il n’y avait d’intérêt que dans l’infra-visible, dans le latent que l’« artiste », auquel je mets beaucoup de guillemets, entend par-là révéler. Comme si on chiait et qu’on analysait la texture, l’odeur, la couleur de la merde. On le fait tous. Bien peu ressentent pourtant le besoin d’en rendre compte. Les auteurs, si. Et les peintres, aussi. »

Un point de bascule me semble important, ici. C’est le besoin de rendre compte. Que ce soit par le biais de simples notes de journal, ou par l’intermédiaire d’un site qui n’est qu’une forme de notation plus globales, en mots et en images.

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«  la vie ne suffit pas à nous rendre vivants
elle traverse chacun d’entre nous avec indifférence
oiseau mortel en nous passant
afin de porter plus loin l’avenir
la conscience de ce passage nous fait vivant

ainsi mangeons-nous la trace de l’oiseau
pour devancer le trajet de l’adieu
 »

(B. Noël, Les Yeux dans la Couleur, POL, 2004. p.

Voilà. Certains ont besoin de rendre compte de ce qui (se) passe en eux pour le sentir vraiment. D’autres n’en ont pas besoin. Ou peut-être en aurait-il besoin, mais ne le font pas pour autant. D’autres n’en ont pas besoin mais le font quand même. Et d’autres font encore autrement. Pour ma part, j’ai besoin de rendre compte. Certains jours j’en ai moins besoin, d’autres jours pas du tout. Mais j’ai toujours eu l’impression de passer à côté de quelque chose si je n’étais pas attentif à ce qui (se) passe en moi, si je ne prenais pas ponctuellement le temps d’y penser sérieusement, puis de le poser. Mais penser sa vie ne suffit pas, il est difficile de se fabriquer des images mentales un peu stables de ce qui se pense et (se) passe en nous. Alors il faut voir. Tenir un site, c’est presque une façon de déposer le dedans de sa tête au dehors pour le regarder fonctionner avec ses propres yeux. Il faut mettre ces choses dehors pour finalement les ravaler. Tenir un site, c’est manger la trace de l’oiseau.

Mais, au-delà de ce bénéfice, il y a la méfiance vis à vis de toute mise en scène. On ne propose qu’une fiction de soi, plus ou moins englobante, par la somme d’éléments qu’on agglutine sur un site. C’est donc proposer quelque chose de partiellement faux. Et ça devient toujours un peu tape à l’œil, puisqu’on le fait pour qu’il soit vu et partagé. On se trouve alors pris dans nos contradictions, nos ambivalences. Le site devient finalement une sorte de symptôme : il est mise en figure d’une tension. C’est un lieu de lutte entre ce qu’on essaye de faire avec « authenticité » et le sourire moqueur qu’on a vis à vis de soi-même quand on se met à trop y croire.

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Concernant la navigation à travers ces pages et ce qu’on y trouvera :

J’avais rédigé une sorte de plan, mais il me semble plus intéressant que chacun soit libre d"explorer s’il le veut, comme il le veut. On entre par le côté Clarke ou par le côté Dupuy. Mais la césure n’en est pas vraiment une : il existe une porosité franche entre les parties. Ainsi, choisissant d’entrer par l’une ou l’autre, on ne s’en trouve pas captif. Il est possible de passer de l’une à l’autre en utilisant les onglets prévus à cet effet.

Plus important que ce qu’on y trouvera, dire quelques mots de ce qu’on n trouvera pas sur ce site.
Aucun chantier d’écriture. Aucun aperçu du travail de « poésie ». C’est le cœur. C’est une avancée solitaire et silencieuse que je n’ai aucune envie d’exposer. Je n’attends aucun commentaire à ce sujet. Je n’ai besoin d’aucun regard à cet endroit. C’est une sorte d’espace de repli. Un endroit ou parler seul à seul ou dans le dialogue étroit avec une poignée d’amis. Quelque chose comme ça. Et s’il est un jour lâché puis montré, ce travail ne l’est qu’après coup, quand l’énergie qu’il fallait y passer s’est épuisée. Pas avant. Et je suis incapable de le montrer et de le mettre en scène moi-même. Je laisse à d’autres qui le veulent bien le soin de s’en occuper.

On ne trouvera pas non plus de partie qui recense les « liens » amis. Je trouve assez désolantes ces grandes pages mortes qu’on ne visite quasiment jamais ou qu’on referme aussitôt face à l’étendue vertigineuse de la liste.
Je préfère pointer de façon précise et dynamique les sites qui m’intéressent, dans les notes par exemple. Ils se trouvent alors reliés, vraiment reliés. C’est à mes yeux la meilleure façon de signaler ce qu’on doit aux amis.

1 Message

  • Tenir un site | manger la trace de l’oiseau Le 1er janvier 2014 à 07:24, par Jean-Marc

    Tiens, c’est étrange, en faisant le ménage, j’ai retrouvé cette phrase qui date de l’été 2012, sur mon ancien blog : « Finalement, les raisons qui poussent à créer un site m’interrogent. Il y a du narcissisme ou pas dans cette affaire. Difficile de savoir. Avoir son nom, son domaine. Son nom de domaine. Un peu comme les bêtes qui pissent autour d’elles pour délimiter leur territoire. Ce lieu à soi-seul, sur lequel on règne, et qu’on impose/propose au monde. Absolutisme, un peu. Au bout du compte, il y a peut-être surtout la liberté dont on ne jouit pas autrement, ou autre part. C’est ce que je retiens. Tout ce que ça permet. »
    Bon. Je ne me souvenais plus que je m’étais posé la question un jour. C’est fou ce qu’on a du mal à ne pas justifier nos actions publiques... ;)

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