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Vincent Tholomé | INSECTES – Extraits de CONQUETE DU PAYS UGOGO

jeudi 4 septembre 2014, par Armand Dupuy

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Vincent Tholomé - Photo de Jean-François Flamey

INSECTES – Extraits de CONQUÊTE DU PAYS UGOGO est une étrange épopée. Il s’agit d’une tentative de conquête d’un territoire par la langue et par les pieds. Les paysages prennent corps parce qu’ils sont tout à la fois arpentés et parlés par les étranges personnages monosyllabiques de Vincent Tholomé. Ba, Bé, Bi, Bo, Bu, Bou sont des sortes de pionniers, des personnages « premiers » ou primaires, mal fagotés, un peu rêches parfois, dont les noms, consistant en l’assemblage de la première consonne de l’alphabet à une voyelle - comme une sorte de babil - riment par endroits avec ce qui les entoure. Ils semblent découvrir et conquérir dans un même mouvement le paysage et leur langage. Il est donc question, comme le dit Vincent Tholomé, de « faire carte », d’explorer lampe en langue, de gagner du terrain. Mais nul besoin d’en dire plus. simplement lire et entendre Vincent, ci-dessous.

INSECTES - 1





INSECTES - 2




1.

(...) puis, petit matin, dans la brume, il y a Bo, il y a Bi et la vie qui commence, et la vie commence avec Bo, et la vie commence avec Bi, ils courent, tout nus et toute allure, petit matin, dans la brume, dans l’orge mûr et les sauterelles en grappes, puis, dans l’orge mûr, dans les sauterelles en grappes, il y a Bo, il dit : « pouah ça colle », il y a Bi, il dit : « pouah ça poisse », puis Bo dit : « oui n’est-ce pas ? », et Bi dit : « oui comment donc », et toute la vie se passe d’abord dans une course folle, effrénée, dans un champ, dans la brume et un nuage de sauterelles en grappes.

(...) non.

(...) en fait non.

(...) pas du tout.

(...) toute la vie se passe dans un champ et un nuage de sauterelles en grappes, oui, ça oui, mais la vie ne passe pas, pas du tout dans la brume, la vie passe petit matin, dans le vent contraire et contrariant, dans un nuage d’insectes en grappes, de sauterelles en grappes et de criquets, grands criquets en grappes, et de mouchettes sautillantes, pas de brume, non, chacun sait, dans les prairies, dans les champs de patates, qu’il est aisé, de loin, de confondre la brume et les nuages, grands nuages, de criquets et de mouchettes galopantes, et la vie passe ici, petit matin, dans le vent contraire et contrariant et dans d’épais nuages d’insectes en grappes, pas de brume, puis, dans le vent contraire et contrariant et dans l’épais nuages de criquets et de mouchettes virevoltantes, belles mouchettes aux belles gambettes, il y a Bi, il dit : « ouste ! », il y a Bo, il dit : « ouste, oui, bien vu bien dit » et « ouste alors oui ! », dit Bo, comme si Bo et Bi pensaient pouvoir chasser, petit matin, d’un champ d’orge mûr, d’une prairie, d’un champ de patates et de betteraves rouges, un nuage de sauterelles, de criquets et de mouchettes sautillantes, juste comme ça, en disant « ouste », proférant « ouste », comme si « ouste » était tout ce qu’il y avait à faire, tout ce qu’il y avait à dire pour inciter, petit matin, un nuage de sauterelles, de criquets et de mouchettes pétillantes à voleter ailleurs, chez les voisins, par exemple.

(...) ridicule.

(...) puis, petit matin, dans l’orge mûr, dans les prairies et dans les boues, dans les grands champs de patates et de salade romaine, Bo et Bi, beaux marmots courant tout nus dans les nuages de sauterelles, de criquets et de mouchettes sautillantes, ont mouliné les airs, zin zon, zin zon, toute allure, de leurs longs bras, de leurs grandes ailes d’oiseaux secs voire squelettiques, comme si mouliner les airs, toute allure, pouvait chasser, disperser, d’un coup et pour de bon tout un nuage de sauterelles, de criquets et de mouchettes sautillantes.

(...) ridicule.

(...) puis, à même le sol, dans les boues, dans les soues, dans les fanges des champs de patates et de salade romaine, Bo et Bi, beaux marmots à la longue chevelure, ont déchiré, méthodiquement déchiré, en longues bandes rectilignes, de leurs doigts et de leurs dents, leurs draps de lits, leurs couvertures, leurs longues pièces de laine, cadeaux de Ma, leurs toiles de jute, leurs cirés jaunes, cadeaux de Pa, leurs tentes éphémères, leurs robes d’été, leurs caleçons longs et demi-longs, ce qui vêtait et revêtait, puis, dans la tourmente, le tourbillon des criquets en grappe, il y a eu Bou, petit énergumène, et « on fait quoi, là ? », a dit Bou, et « Bou ô Bou », a dit Bo, « petit énergumène, il y a dans l’orge, dans les prairies, les champs de patates, des criquets qui volètent, des saltos de mouchettes, des saletés d’insectes en petits tas, en petites grappes, Bou ô Bou, ça nous dépèce jusqu’à l’os, ça nous dépouille de la mange et du boiboit, ça ne se voit pas ?, ça ne se voit pas ? », a dit Bo, « si bien sûr on ne voit que ça », a dit Bou, et « bien alors », a dit Bi, et « oui », a dit Bou.

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Photographie de Maja Jantar

(...) puis Bou, l’énergumène, a dépecé, au couteau fin et effilé, à la trancheuse, à la scie électrique, les paletots, les sales manteaux de peaux et de brindilles, sales tissus, de coquilles d’oeufs, de coques de noix, toujours trop grands, toujours percés, troués aux écoutilles, aux coudes et aux épaules, et Bi, de ses joues et de son souffle, a gonflé, bien gonflé, 3 petits feux, puis, dans l’orge mûr et dans l’orage, les trompes sonores des gros nuages, le grondement des chiens qui jappent, le feulement lointain des fauves trouillards, Bo a disloqué 8 et 12 fois 15 caissettes de bois, l’épouvantable épouvantail, la meule à grains, puis, d’un même élan, Bi s’est écharpé 7 à 17 fois 3 fois la main, et « mordu et bien mordu », a dit Bou, grotesque marmot, ignoblement vêtu, d’une chemisette, de fille, de boucles d’oreilles, de brodequins de soie, Bou, le va-t-en-guerre, le fort-en-gueule, puis Bo a sucé le doigt de Bi, et « merci », a dit Bi, et « de rien », a dit Bo, puis Bou a réveillé Ba, et « debout », a dit Bou, et « debout oui », a dit Ba, puis « debout », a dit Ba à Bé, et « debout oui », a dit Bé, puis, dans les champs, dans les boues, dans les mares et les petits ruisseaux, Ba a été debout, Bé a été debout, Bou et Bo debout, Bi debout, rudes gaillards, rudes nanas, décidés, bien décidés, à refuser, catégoriquement refuser, de se laisser faire, de se laisser prendre, à la gorge, au poumon ou à la rate, par les sauterelles, les mouchettes, les sournois microbes de la peste, porcine, ovine, le virus de la grippe, aviaire ou espagnole, la fièvre, tierce, quarte ou pulmonaire, puis Bo, Bou et Ba, Bi et Bé, rudes gaillards, rudes nanas, ont couru tout nus dans les champs, dans les prairies, à proximité des forêts et des grands fauves, ont agité leurs bras, dans les airs, leurs ailes cocasses de grands rapaces, de krakoukass, leurs ailes d’albatros chauves et de petits colibris, puis, zou !, d’un même élan, ont lutté, 8 à 8 temps d’éternité, à mains nues, à petits feux, contre les vagues, les nuages, les mandibules des criquets carnivores et des sauterelles omnivores, les trompes humides des mouchettes pondeuses et des beaux papillons, puis « laissons », a dit Bou, et « ça nous épuise », a dit Bé, puis « Bou ô Bou, Bé ô Bé, énergumènes », a dit Bo, « on se tait », et « oui », ont dit Bou et Bé, puis Bou s’est tu, et Bé s’est tu, puis Bi a lancé son grand filet de pêche, et Bo a lancé sa grande nasse d’osier, puis « bien vu, bien fait », a dit Ba, et « oui n’est-ce pas ? », a dit Bi.

(...) puis Ba et Bé ont craché sur leurs plaies, Bo et Bi ont passé à l’eau claire, au baume de castor, leurs incisions, puis « cassoulet ? », a dit Bou, et « oui cassoulet », a dit Bi, puis Bou a trouvé 3 bouts de planche, et Ba a trouvé une casserole sans fond, 8 et 18 clous, 3 cageots et 8 bâtons, puis « dodo », a dit Bé, et « dodo oui », a dit Bou, et tout le monde a dormi, Bo, Bi et Bé, Ba et Bou, les insectes carnivores et omnivores, la grippe aviaire et les grands fauves, les mouchettes pondeuses et les outils de plastique, les champs de blé et de patates, tout ce qu’il y avait dans le monde, et tout a dormi au moins 1000 ans.


2.

(...) puis « debout là-dedans », a dit Bo, et « debout oui », a dit Bi, Bo et Bi, debout dans le camp, le campement, les cabanons de zinc, de cageots de pommes, de toiles plastique et de bouteilles brisées, Bo et Bi, dans leurs manteaux de peaux, de coquilles d’oeufs vides et de brindilles, d’herbes sauvages et fraîches, rasés de frais, zou !, évitant habilement les poux, les parasites, les grattouilles et les chatouilles, les petits doigts agiles des microbes, des virus de la grippe, aviaire ou porcine, Bo et Bi, fleurant bon le savon, l’huile solaire, le vinaigre à petites doses, passant de lit en lit, bourrant les côtes, les têtes, des mouches et des sauterelles, des grands et petits fauves, chers prisonniers, chers emballés, dormant à même le sol, dans la poussière, sous leurs filets de pêche et sous leurs nasses, dans les épis de blé séchés, les fanes de pommes-de-terre, ronflant, pétant, dans leurs minces couvertures, dans leurs habits tout roses, leurs chemisettes de coton, leurs shorts de laine, Bo et Bi, les incitant à prendre les torchons, les seaux et balayettes, les raclettes de caoutchouc, les brosses de pailles et de poils durs, Bo et Bi, les invitant à balayer, nettoyer, zou !, à ramasser, d’un coup de pied, bon coup de pied dans le cul, toutes les miettes sur le sol, la terre et la poussière, les débris de verre et les canettes écrabouillées, les sacs plastique, douces vapeurs flottant au vent, douces fumées à peine fossilisées, légères affaires se baladant dans l’air et se collant, la nuit, aux visages, aux nez et aux oreilles, aux lèvres closes ou grandes ouvertures, happant, comme elles pouvaient, l’air chaud des prairies, des savanes et des steppes, à proximité des forêts et des grands fauves timides, toujours planqués entre les troncs, fuyant les feux et les grands feux ronflants, grandes affaires scintillantes, « grands feux de joie », a dit Bo.

(...) puis Bou, Ba et Bé ont poussé, incité, de leurs bâtons, longues chicotes en nerf de boeuf et d’éléphant, les papillons, les mouches et les mouchettes, tout ce qui végète ras-du-sol, à se lever, à balayer, dans leurs shorts roses et leurs ignobles chemisettes, la terre et la poussière du campement, à collecter, jusqu’à midi, dans de grands sacs plastiques, les os et les coquilles, les mangues pourries et les débris de crêtes de coq, tout ce que leurs mâchoires et mandibules ont laissé, délaissé, la veille ou l’avant-veille, ou tout ce qui, la nuit, est arrivé, en stoemelink, catimini, sur la pointe des pieds, les vieux moteurs cacochymes, les pneus usés jusqu’à la corde, les éprouvettes et leurs bouillons de culture, les linges et petits linges, les cornes des boeufs et les nautiles, vieux fossiles, pan !, vieux fossiles jonchant le sol, tout ce qui encombre les greniers et les caves, les débarras, balancé, zou !, d’un coup, des camions à benne, des camions à bâche, des fabriques, des entrepôts et des usines, des camions des salopiauds, sales enfants, garnements, des fabriques et des mines de cuivre ou de charbon, flottant, tous feux éteints, à la surface du monde.

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Photographie de Maja Jantar

(...) puis, de leurs fouets et de leurs cannes-épées, Bo et Bi ont invité les moustiques, les scarabées, à peler les navets, à laver les carottes, à préparer les poules-au-pot, saintes poules-au-pot, douces poules-au-pot des familles, ont incité les sauterelles, les grands et petits fauves, à porter, à la rivière, dans les mares, au grand fleuve, les linges et petits linges, « tout ce qu’il y a de sale et de malpropre », a dit Ba, « tout ce qui sent la bête », a dit Bé, puis, sur sa lancée, Bou a demandé, aux éléphants et aux grands singes, grands singes macaques, de pédaler dans le barrage, d’actionner les tubes et les pistons, de produire, pour la nuit, un peu, tout petit peu, d’électricité, « que nous puissions vous voir », a dit Bou, « que nous ne vous perdions pas », a dit Ba, « que nous sachions qui parle », a dit Bi, « que nous voyions qui mâche », a dit Bo, « car nous vivons dans les prairies », a dit Bé, « dans les champs de maïs et les champs de patates », a dit Bo, « et chacun sait, dans les prairies et les champs de betteraves, qu’il y a, chez les sauterelles, des mandibules et des mâchoires », a dit Bou, « et chacun sait, dans les champs de navets et de carottes, qu’il résulte, des mandibules et des mâchoires, des coups et des blessures mortelles », a dit Bé, et « oui bien sûr », ont dit les saumons, les sauterelles et le liseron, puis, dans les prairies et les champs de betteraves, chacun a fait ce qu’il savait faire, et chacun a fait jusqu’à la fin du jour, puis « dodo », a dit Bo, « c’est la fin du jour, et « oui bien vu, bien dit », a dit tout le monde, ont dit les grands et petits fauves, ont dit Bi, Bou et Ba, ont dit Bé et les macaques, ont dit les baobabs, les éléphants et les fièvres tierce et quarte, puis chacun a dormi, au moins 1000 ans, les sauterelles avec les virus mortels, les mouchettes bien engoncées, bien enfoncées, dans leurs couvertures, les lions et les hyènes à même le sol, bien emballés dans leurs chemisettes, ignoblement ridicules, en coton rose, et leurs shorts de laine, les moustiques tout contre les criquets, en grappes, autour du feu, Bo et Bi, dans leur cabane, beau cabanon, de zinc et de toile, Ba, Bou et Bé, dans leur dortoir, sur leur paillasse, sur leurs bocaux, grands bocaux de verre, de punaises, de poux et de puces savantes, « beaux joujoux pour enfants enfançons », a dit Bo, et « bien vu, bien dit », a dit Bi, et « oui n’est-ce pas ? », a dit Bo, et « oui », a dit Bi.

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