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Yann Miralles | Nasal

jeudi 8 janvier 2015, par Armand Dupuy




« Je suis, dit-il, un olfactif. Et il n’y a pas d’art qui
s’adresse à ce sens. Il n’y a que la vie. »
Albert Camus, Carnets I

« Délice, l’odeur de tes parfums ; ton nom, un
parfum qui s’épanche »
Cantique des cantiques I, 3 (AELF)





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encore une fois tout commence
comme ça :
petit caillou
sur quoi marcher, parmi
la sempiternelle succession des jours, petit
caillou qui soudain
bienheureusement blesse. c’est
par exemple longer les vignes :
footing ou voiture vite, aller
sur les routes parallèles aux rangées vertes
ou nues, selon la saison,
et d’où parfois dépassent
des têtes fluorescentes, laborieuses, telles
de petits cailloux encore dans l’horizontale. ou même – ou surtout
voici que le caillou
est cette date exacte,
ce jour précis passant près des cuves.
près des cuves
où les grains mûrissent, finissent
de mûrir
et par leur mourir ce sont soudain
comme de petits cailloux passant

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par le conduit nasal – en un mot
l’appel-plongeon :
l’éboulement de la cloison
des jours, l’écroulement
jusqu’à très loin :
non seulement l’odeur de moût, de choses
pourrissant, plus seulement
l’écœurement connu et loin, mais
comme une mousse où l’on marche et s’enfonce – plus loin encore
que le petit corps enfoui de l’enfance.
mais revenons : quand toujours quelque
chose se casse ou semble
se casser
dans l’arc du temps, c’est là
que tout commence. dans la course immense des astres,
des saisons, ce qui casse
passe par les narines
petitement : odeurs de vendanges anciennes, de jus laissé entre les doigts, d’un peu d’été collant
dans bientôt le froid, le matin la brume et l’angoisse au sécateur
coupées.
lors j’étais là / je fus là
comme tout le monde, c’était moi
avec les peurs et les joies
du jour d’alors. j’étais là / fumée
qu’on pensait effacée
revenant dans les mots.
et revenant
à cause des cuves
où les grappes lourdes

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de l’aujourd’hui
tombent
et meurent.
voici donc
un poème nasal,
quelque chose
éboulant la cloison,
l’écroulant jusqu’à plus loin – que quoi ?
 : que l’écœurement connu, le haut-le-cœur passant près
des cuves, le lent travail
de pourrissement. c’est
comme atchoumer dans mes mots :
le refoulé d’enfance revient, le
revenant se répète
près des cuves
se répète tant
et l’odeur autrefois si forte
sortant de l’hôpital
si forte qu’à la fin me voilà
vomissant : tout remonte.
ce plus loin aussi telle
une fécondité de l’enfoui : l’olfactif entraîne
vers des parages non sus, passé

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insoupçonné dans l’en-avant des mots. voilà
mon poème nasal,
mon poème fouineur, mon poème flairant
l’informulé, et qui est – qu’il se fasse
nez creux.
car on a dit : le poème voit. le poème touche.
le poème entend tout. on a vu
se déployer les alliés substantiels, les livrets
d’accompagnement, tous les opéradiques
et les siècles d’ekphrasis –
mais le simple et le plus profond, le plus facile et direct
et infinissant, de dire : le poème sent – voici
que cela reste à faire.
en somme avancer vertical
et plus loin
mais pas seul. car toujours, à un moment ou à un autre, et même
dès le début, quand tout commence, tu mets
ton nez dans mon poème
et l’entraîne, donne l’élan, le mène par & jusqu’
au bout. soudain
sans mains, sans yeux, sans l’aspérité
du sens commun, il se fait ode
à ton aura : souffle

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dévalant, parfum qui se répand
parmi les mots, ce qui
en eux fermente et fomente, meurt
et sans cesse ressuscite – spiritueux : poème
du nez,
grâce à quoi
toute la face du monde
change / a changé : ce quelque chose nasal
qui s’élève ivre
et sans mot
passant près des cuves
mais qui
par elles et pas sans eux
se délivre –
à savoir la vie.

1 Message

  • Yann Miralles | Nasal Le 12 janvier 2015 à 23:56, par bouchède

    bon jour Yann Miralles. Jamais tout est dit, cependant votre poème est si beau de sincérité (un tel poème ne peut être que sincère, c’est ce que je sens -smile-, sans parler de son velouté, qu’il me laisse bien silencieuse et en appétit (loin du dégoût d’où il semble s’originer ?) d’en lire plus...
    Marie-Ange

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